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Tome premier.
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LE GID, ACTE III, SCÈNE IY.

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ELVIRE.

Reposez-vous, madame 1 .

CHIMÈNE.

Ah! que mal à proposDans un malheur si grand tu parles de repos!

Par où sera jamais ma douleur apaisée,

Si je ne puis haïr la main qui l’a causée?

Et que dois-je espérer qu’un tourment éternel,

Si je poursuis un crime, aimant le criminel!

ELVIRE.

Il vous prive d’un père, et vous l’aimez encore !

CHIMÈNE.

C’est peu de dire aimer, Elvire, je l’adore ;

Ma passion s’oppose à mon ressentiment ;

Dedans mon ennemi je trouve mon amant;

Et je sens qu’en dépit de toute ma colère,

Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père :

Il l’attaque, il le presse, il cède, il se défend,

Tantôt fort, tantôt faible, et tantôt triomphant :Mais, en ce dur combat de colère et de flamme,

11 déchire mon cœur sans partager mon âme ;

Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir,

Je ne consulte point pour suivre mon devoir ;

Je cours sans balancer où mon honneur m’oblige.

Ro drigue m’est bien cher, son intérêt m’afflige ;

Mon cœur prend son parti ; mais, malgré son effort,Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.

ELVIRE.

Pensez-vous le poursuivre?

CHIMÈNE.

Ah ! cruelle pensée !

Et cruelle poursuite où je me vois forcée!

Je demande sa tête, et crains de l’obtenir :

Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!

ELVIRE.

Quittez, quittez, madame, un dessein si tragique;Ne vous imposez point de loi si tyrannique.

CHIMÈNE.

Quoi ! mon père étant mort et presque entre mes bras,Son sang crîra vengeance, et je ne l’orrai 2 pas!

Mon cœur, honteusement surpris par d’autres char-Croira ne lui devoir que d’impuissantes larmes ! [mes,Et je pourrai souffrir qu’un amour suborneurSous un lâche silence étouffe mon honneur 3 !

1 Descansa, qu’onlitdans l’espagnol, n’esl-ilpas un mot plusénergique et plus noble que Reposez-vous, madame? Le moitiéreposer est un peu (le la comédie, etne peut guère être adresséqu’à une personne fatiguée. Dans la tragédie, on peut propo-ser le repos à un conquérant, pourvu que cette idée soit enno-blie. (V.)

2 Ce futur du verbe ouïr n’est plus usité.

3 Un honneur n’est point étouffé sous un lâche silence; il

ELVIRE.

Madame, croyez-moi, vous serez excusableD’avoir moins de chaleur contre un objet aimable,Contre un amant si cher : vous avez assez fait ;

Vous avez vu le roi, n’en pressez point l’effet :

Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.

CHIMÈNE.

Il y va de ma gloire, il faut que je me venge ;

Et de quoi que nous flatte un désir amoureux,

Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.

ELVIRE.

Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.

CHIMÈNE.

Je l’avoue.

ELVIRE.

Après tout, que pensez-vous donc faire?

CHIMÈNE.

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,

Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui '.

SCÈNE IV.

D. RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.

D. RODRIGUE.

Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre 3 yAssurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.

CHIMÈNE.

Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je voi ?Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi !

D. RODRIGUE.

N’épargnez point mon sang : goûtez, sans résistance,La douceur de ma perte et de votre vengeance.

CHIMÈNE.

Hélas!

D. RODRIGUE.

Écoute-moi.

CHIMÈNE.

Je me meurs.

D. RODRIGUE.

Un moment.

semble qu’un silence soit un poids qu’on mette sur l’honneur.(V.)

On n’étouffe un honneur ni dans un lâche, ni sous un lâchesilence; mais ce que Voltaire ajoute, qu’il semble que ce silencesoit un poids qu’on mette sur l’honneur, est du style de la pa-rodie; style peu convenable, et avec lequel on pourrait jeter duridicule sur de très-beaux vers. Voltaire s’est permis quelquefoisce genre de critique indigne de lui, et très-déplacé d’ailleurslorsqu’il s’agit de Corneilfe. ( P.)

1 Ce vers excellent renferme toute la pièce, et répond à toutesles critiques qu’on a faites sur le caractère de Chimène. Puisquece vers est dans l’espagnol, l’original contenait les vraies beau-tés qui tirent la fortune du Cid français. (V.)

2 II fallait dire de me poursuivre. M’empêcher de vivre estI languissant, et n’exprime pas donnez-moi la mort. ( V.)