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LE CID, ACTE
Toujours quelques soucis en ces événementsTroublent la pureté de nos contentements.
Au milieu du bonheur mon âme en sent l’atteinte ;
Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
J’ai vu mort l’ennemi qui m’avait outragé;
Et je ne saurais voir la main qui m’a vengé.
En vain je m’y travaille, et d’un soin inutile,
Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :
Ce peu que mes vieux ans m’ont laissé de vigueurSe consume sans fruit à chercher ce vainqueur.
A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,Je pense l’embrasser, et n’embrasse qu’une ombre ;Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,
Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
Je ne découvre point de marques de sa fuite;
Je crains du comte mort les amis et la suite;
Leur nombre m’épouvante, et confond ma raison.Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.
Justes cieux ! me trompé-je encore à l’apparence,
Ou si je vois enfin mon unique espérance!
C’est lui, n’en doutons plus ; mes vœux sont exaucés,Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.
SCÈNE VI.
D. DIÈGUE, D. RODRIGUE.
D. DIÈGUE.
Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !
D. RODRIGUE.
Hélas!
D. DIÈGUE.
Ne mêle point de soupirs à ma joie;Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
Ma valeur n’a point lieu de te désavouer ;
Tu l'as bien imitée, et ton illustre audaceFait bien revivre en toi les héros de ma race :
C’est d’eux que tu descends, c’est de moi que tu viens ;Ton premier coup d’épée égale tous les miens :
marques sont faites, on ne soit pas encore parvenu à l’art delier toutes les scènes, cependant y a-t-il un lecteur qui ne soitchoqué de voir Chimène s’en aller d’un côté, Rodrigue de l’au-tre, et don Diègue arriver sans les voir?
Observez que quand le cœur a été ému par les passions desdeux premiers personnages, et qu’un troisième vient parler delui-méme, il touche peu, surtout quand il rompt le lil du dis-cours.
Nous venons d’entendre Chimène dans sa maison : mais où estmaintenant don Diègue ? Ce n’est pas assurément dans cettemaison. Le spectateur ne peut se ligurer ce qu’il voit; et c’est làun très-grand défaut pour notre nation, qui veut partout de lavraisemblance, de la suite, de la liaison ; qui exige que toutesles scènes soient naturellement amenées les unes partes autres;mérite inconnu sur tous les autres théâtres, et mérite absolu-ment nécessaire pour la perfection de l’art. (V.)
III, SCÈNE VI.
Et d’une belle ardeur ta jeunesse animéePar cette grande épreuve atteint ma renommée.Appui de ma vieillesse , et comble de mon heur,Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l’honneur,Viens baiser cette joue, et reconnais la placeOù fut empreint l’affront que ton courage efface.
D. RODRIGUE.
L’honneur vous en est dû, je ne pouvais pas moins,Étant sorti de vous et nourri par vos soins.
Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravieQue mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie :
Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jalouxSi je m’ose à mon tour satisfaire après vous.
Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate;
Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
Je ne me repens point de vous avoir servi ;
Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi.
Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme,Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme ;
Ne me dites plus rien ; pour vous j’ai tout perdu ;
Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu.
D. DIÈGUE.
Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire.
Je t’ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ;Etd’autant quel’honneur m’est plus cher que le jour,D’autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d’un cœur magnanime éloigne ces faiblesses;Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses !L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.
D. RODRIGUE.
Ah ! que me dites-vous ?
D. DIÈGUE.
Ce que tu dois savoir.
D. RODRIGUE.
Mon honneur offensé sur moi-même se venge ;
Et vous m’osez pousser à la honte du change!L’infamie est pareille, et suit égalementLe guerrier sans courage, et le perfide amant.
A ma fidélité ne faites point d’injure;
Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure,
Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ;
Ma foi m’engage encor si je n’espère plus ;
Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.
D. DIÈGUE.
Il n’est pas temps encor de chercher le trépas ;
Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
La flotte qu’on craignait, dans ce grand fleuve entrée,Croit surprendre la ville et piller la contrée.
Les Maures vont descendre; et le flux et la nuitDans une heure à nos murs les amènent sans bruit.La cour est en désordre, et le peuple en alarmes ;
On n’entend que des cris, on ne voit que des larmes.