LE CID , ACTE IV, SCÈNE I.
Dans ce malheur public mon bonheur a permis 1Que j’ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,Qui, sachant mon affront, poussés d’un même zèle,Se venaient tous offrir à venger ma querelle.
Tu les as prévenus; mais leurs vaillantes mainsSe tremperont bien mieux au sang des Africains.
Va marcher à leur tête où l’honneur te demande;C’est toi que veut pour chef leur généreuse bande.De ces vieux ennemis va soutenir l’abord :
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort;Prends-en l’occasion, puisqu’elle t’est offerte;
Fais devoir à ton roi son salut à ta perte ;
Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
Ne borne pas ta gloire à venger un affront,
Porte-la plus avant; force par ta vaillanceCe monarque au pardon, et Chimène au silence;
Si tu l’aimes, apprends que revenir vainqueurC’est l’unique moyen de regagner son cœur.
Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles ;.Te t’arrête en discours, et je veux que tu voles.
Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roiQue ce qu’il perd au comte il le recouvre en toi.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
CHIMÈNE, ELVIRE.
CHIMÈNE.
N’est-ce point un faux bruit ? le sais-tu bien, Elvire 2 ?
ELVIRE.
Vous ne croiriez jamais comme chacun l’admire,
Et porte jusqu’au ciel, d’une commune voix,
De ce jeune héros les glorieux exploits.
Les Maures devant lui n’ont paru qu’à leur honte;Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte ;Trois heures de combat laissent à nos guerriers
1 Vous verrez dans la critique de Scudéri qu’il condamne l’as-semblée de ces cinq cents gentilshommes, et que l’Académiel’approuve. C’est un trait fort ingénieux, inventé par l’auteurespagnol, de faire venir cette troupe pour une chose, et del’employer pour une autre. (V.)
2 Ce combat n’est point étranger à la pièce, il fait, au con-traire , une partie du nœud, et prépare le dénoùment en affai-blissant nécessairement la poursuite de Chimène, et rendantRodrigue digne d’elle. Il fait, si je ne me trompe, souhaiter auspectateur que Chimène oublie la mort de son père en faveur desa patrie, et qu’elle puisse enlin se donner un jouràRodrigue.(V.)
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Une victoire entière et deux rois prisonniers.
La valeur de leur chef ne trouvait point d’obstacles.CHIMÈNE.
Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles !
ELVIRE.
De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix ;
Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.
CHIMÈNE.
De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges ?
ELVIRE.
Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges,
Le nomme de sa joie et l’objet et l’auteur,
Son ange tutélaire, et son libérateur.
CHIMÈNE.
Et le roi, de quel œil voit-il tant de vaillance?
ELVIRE.
Rodrigue n’ose encor paraître en sa présence ;
Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,
Et demande pour grâce à ce généreux princeQu’il daigne voir la main qui sauve la province.
CHIMÈNE.
Mais n’est-il point blessé?
ELVIRE.
Je n’en ai rien appris.
Vous changez de couleur ! reprenez vos esprits.
CHIMÈNE.
Reprenons donc aussi ma colère affaiblie :
Pour avoir soin de lui faut-il que je m’oublie ?
On le vante, on le loue, et mon cœur y consent !
Mon honneur est muet, mon devoir impuissant !Silence, mon amour, laisse agir ma colère;
S’il a vaincu deux rois, il a tué mon père;
Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
Sont les premiers effets qu’ait produits sa valeur ;
Et quoi qu’on die ailleurs d’un cœur si magnanime,Ici tous les objets me parlent de son crime.
Vous qui rendez la force à mes ressentiments,
Voile, crêpes, habits, lugubres ornements,
Pompe où m’ensevelit sa première victoire,
Contre ma passion soutenez bien ma gloire;
Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir,Parlez à mon esprit de mon triste devoir,
Attaquez sans rien craindre une main triomphante.
ELVIRE.
Modérez ces transports, voici venir l’infante.