Band 
Tome premier.
Seite
240
JPEG-Download
 

2 40

LE CID, ACTE IV, SCÈNE lit.

SCÈNE II.

L’INFANTE, C.HIMÈNE , LÉONOR,ELVIRE.

l’infante '.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;

Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

CHIMÈNE.

Prenez bien plutôt part à la commune joie,

Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,Madame : autre que moi n’a droit de soupirer.

Le péril dont Rodrigue a su vous retirer,

Et le salut public que vous rendent ses armes,

A moi seule aujourd’hui souffrent encor les larmes :Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;

Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.l’infante.

Ma Chimène, il est vrai qu’il a fait des merveilles.

CHIMÈNE.

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ;

Et je l’entends partout publier hautementAussi brave guerrier que malheureux amant.l’infante.

Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire?

Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire;

Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois :

Et vanter sa valeur, c’est honorer ton choix ;

CHTMÈNE.

Chacun peut la vanter avec quelque justice,

Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :

Je vois ce que je perds quand je vois ce qu’il vaut.

Ah ! cruels déplaisirs à l’esprit d’une amante ! [te :Plus j’apprends son mérite, et plus mon feu s’augmen-Cependant mon devoir est toujours le plus fort,

Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.l’infante.

Hier ce devoir te mit en une haute estime 1 2 ;

L’effort que tu te fis parut si magnanime,

Si digne d’un grand cœur, que chacun à la courAdmirait ton courage et plaignait ton amour.

Mais croirais-tu l’avis d’une amitié fidèle?

1 Pour toutes ces scènes de l’infante, on convient unanime-ment de leur inutilité insipide ; et celle-ci est d’autant plus su-perflue que Cliimène y répète avec faiblesse ce qu’elle vient dedire avec force à sa confidente. (V.)

2 Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours dans Cor-neille : l’unité de temps n’était pas encore une règle bien recon-nue. Cependant si la querelle du comte et sa mort arrivent laveille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même heure,l’unité de temps est observée.- Les événements ne spnt pointaussi pressés qu’on l’a reproché à Corneille, et tout est assezvraisemblable. (V.)

chimène.

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

l’infante.

Ce qui fut juste alors ne l’est plus aujourd’hui.Rodrigue maintenant est notre unique appui,L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,

Le soutien de Castille, et la terreur du Maure.

Le roi même est d’accord de cette vérité,

Que ton père en lui seul se voit ressuscité;

Et si tu veux enfin qu’en deux mots je m’explique,Tu poursuis en sa mort la ruine publique.

Quoi ! pour venger un père est-il jamais permisDe livrer sa patrie aux mains des ennemis?

Contre nous ta poursuite est-elle légitime?

Et pour être punis avons-nous part au crime ?

Ce n’est pas qu’après tout tu doives épouserCelui qu’un père mort t’obligeait d’accuser :

Je te voudrais moi-même en arracher l’envie :Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

CHIMÈNE.

Ah ! ce n’est pas à moi d’avoir tant de bonté ;

Le devoir qui m’aigrit n’a rien de limité.

Quoique pour ce vainqueur mon amour s’intéresse,Quoiqu’un peuple l’adore et qu’un roi le caresse,Qu’il soit environné des plus vaillants guerriers,J’irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.l’infante.

C’est générosité quand, pour venger un père,

Notre devoir attaque une tête si chère;

Mais c’en est une encor d’un plus illustre rang,Quand on donne au public les intérêts du sang.

Non, crois-moi, c’est assez que d’éteindre ta flamme ;Il sera trop puni s’il n’est plus dans ton âme.

Que le bien du pays t’impose cette loi :

Aussi bien que crois-tu que t’accorde le roi?

CHIMÈNE.

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire.l’infante.

Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

CHIMÈNE.

Après mon père mort, je n’ai point à choisir.

SCÈNE III \

D. FERNAND, D. DIÈGUE, D. ARIAS,

D. RODRIGUE, D. SANCHE.

D. FEBNAND.

Généreux héritier d’une illustre familleQui fut toujours la gloire et l’appui de Castille,

Race de tant d’aïeux en valeur signalés,

' Toujours la scène vide, et nulle liaison ; c’était encore undes défauts du siècle. Cette négligence rend la tragédie bien plusfacile à faire, mais bien plus défectueuse. (V.)