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Tome premier.
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LE CID, ACTE V, SCENE I.

Mais de peur qu’en exemple un tel combat ne passe,Pour témoigner à tous qu’à regret je permets *'Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,

De moi ni de ma cour il n’aura la présence *.

{à D. Arias. )

Vous seul des combattants jugerez la vaillance.

Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur,

Et, le combat fini, m’amenez le vainqueur.

Qui qu’il soit, même prix est acquis à sa peine;

Je le veux de ma main présenter à Chimène,

Et que pour récompense il reçoive sa foi.

CHIMÈNE.

Quoi ! sire, m’imposer une si dure loi 1

D. FERNAND.

Tu t’en plains ; mais ton feu, loin d’avouer ta plainte,Si Rodrigue est vainqueur, l’accepte sans contrainte.Cesse de murmurer contre un arrêt si doux ;

Qui que ce soit des deux, j’en ferai ton époux.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. RODRIGUE, CHIMÈNE.

CHIMÈNE.

Quoi ! Rodrigue, enpleinjour ! d’où te vient cette auda-Va, tu me perds d’honneur ; retire-toi, de grâce, [ce ?

D. RODRIGUE.

Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu 1 ,Avant le coup mortel, dire un dernier adieu ;

Cet immuable amour qui sous vos lois m’engageN’ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.

CHIMÈNE.

Tu vas mourir!

D. RODRIGUE.

Je cours à ces heureux momentsQui vont livrer ma vie à vos ressentiments.

CHIMÈNE.

Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutableQu’il donne l’épouvante à ce cœur indomptable?

Qui t’a rendu si faible ? ou qui le rend si fort ?

1 Ce tour est très-adroit ; il donne lieu à la scène dans la-quelle don Sanche apporte son épée à Chimène. (V.)

a En quel lieu? Il est triste que ce mot adieu n'ait que lieupour rime. C’est un des grands inconvénients de notre langue.(V.)

Le mot adieu a d’autres rimes ; mais n’eût-il en effet quecelle-là, ce serait un faible inconvénient. (P.)

Du reste, la question que failici Voltaire est au moins irréflé-chie : le reproche que Chimène vient d’adresser à Rodrigue in-dique assez clairement qu’il est chez elle.

Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort;

Celui qui n’a pas craint les Maures, ni mon père,

Va combattre don Sanche, et déjà désespère!

Ainsi donc au besoin ton courage s’abat !

D. RODRIGUE.

Je cours à mon supplice, et non pas au combat ;

Et ma fidèle ardeur sait bien m’ôter l’envie,

Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.J’ai toujours même cœur ; mais je n’ai point de brasQuand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;

Et déjà cette nuit m’aurait été mortelle,

Si j’eusse combattu pour ma seule querelle;

Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays,

A me défendre mal je les aurais trahis.

Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,

Qu’il en veuille sortir par une perfidie :

Maintenant qu’il s’agit de mon seul intérêt,

Vous demandez ma mort, j’en accepte l’arrêt.

Votre ressentiment choisit la main d’un autre;

Je ne méritais pas de mourir de la vôtre.

On ne me verra point en repousser les coups ;

Je dois plus de respect à qui combat pour vous ;

Et, ravi de penser que c’est de vous qu’ils viennent,Puisque c’est votre honneur que ses armes soutien-Je lui vais présenter mon estomac ouvert, [nent,Adorant en sa main la vôtre qui me perd

CHIMÈNE.

Si d’un triste devoir la juste violence,

Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,

Prescrit à ton amour une si forte loi

Qu’il te rend sans défense à qui combat pour moi,

En cet aveuglement ne perds pas la mémoireQu’ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,

Et que, dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,Quand on le saura mort, on le croira vaincu.

Ton honneur t’est plus cher que je ne te suis chère,Puisqu’il trempe tes mains dans le sang de mon père,Et te fait renoncer, malgré ta passion,

A l’espoir le plus doux de ma possession :

Je t’en vois cependant faire si peu de compte,

Que sans rendre combat tu veux qu’on te surmonte.Quelle inégalité ravale ta vertu ?

Pourquoi ne l’as-tu plus? ou pourquoi l’avais-tu?Quoi! n’es-tu généreux que pour me faire outrage?

' C’est dommage que ces sentiments ne soient point du toutnaturels. Il parait assez ridicule de dire qu’il doit du respect àdon Sanche, et qu’il va lui présenter son estomac ouvert. Cesidées sont prises dans ces misérables romans qui n’ont rien devraisemblable, ni dans les aventures, ni dans les sentiments, nidans les expressions ; tout était hors de la nature dans ces im-pertinents ouvrages qui gâtèrent si longtemps le goût de la na-tion. Un héros n’osait ni vivre ni mourir sans le congé de sadame. Scudéri n’avait garde de condamner ces idées romanes-ques dans Corneille, lui qui en avait rempli ses ridicules ou-vrages. (V.)