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Tome premier.
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. LE CID, ACTE

S’il ne faut m’offenser, n’as-tu point de courage?

Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,

Qu’après l’avoir vaincu tu souffres un vainqueur?

Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre,

Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre '.

D. RODRIGUE.

Après la mort du comte, et les Maures défaits,Eaudrait-il à ma gloire encor d’autres effets ?

Elle peut dédaigner le soin de me défendre ;

On sait que mon courage ose tout entreprendre,

Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,Auprès de mon honneur, rien ne m’est précieux.

Non, non, en cecombat, quoi que vous veuillez croire,Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,

Sans qu’on l’ose accuser d’avoir manqué de cœur,

Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.On dira seulement : « Il adorait Chimène;

« Il n’a pas voulu vivre et mériter sa haine;

« Il a cédé lui-même à la rigueur du sort« Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort :

« Elle voulait sa tête; et son cœur magnanime,

« S’il l’en eût refusée, eût pensé faire un crime.

« Pour venger son honneur il perdit son amour,

« Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,

« Préférant (quelque espoir qu’eût son Ame asservie)

« Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. »

Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,

Loin d’obscurcir ma gloire, en rehausser l’éclat ;

Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,

Que tout autre que moi n’eût pu vous satisfaire ».

CHIMÈNE.

Puisque, pour t’empêcher de courir au trépas,

Ta vie et ton honneur sont de faibles appas,

Si jamais je t’aimai, cher Rodrigue, en revanche,Défends-toi maintenant pour m’ôter à don Sanche;Combats pour m’affranchir d’une conditionQui me donne à l’objet de mon aversion.

Te dirai-je encor plus ? va, songe à ta défense,

Pour forcer mon devoir, pour m’imposer silence;

Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris ,

Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix 3 .Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.

1 Ce vers est également adroit et passionné ; il est plein d’art,mais de cet art que la nature inspire. Il me parait admirable ;mais le discours de Chimène est un peu trop long. (V.)

2 Cette réponse de Rodrigue parait aussi alambiquée et allon-gée : cette dispute sur un sentiment très-peu naturel a quelquechose des conversations de l’hôtel Rambouillet, où l’on quinles-senciait des idées sophistiquées. (V.)

3 Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix,est repris par Scudéri. C’est peut-être le plus beau vers de lapièce, et il obtient grâce pour tous les sentiments un peu horsde la nature qu’on trouve dans cette scène, traitée d’ailleursavec une grande supériorité de génie.

Comment, après ce beau vers, peut-on ramener encore surla scène notre pitoyable infante? (V.)

V, SCÈNE II.

D. RODRIGUE, seul.

Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte?Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans 1 2 ,

Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants ;Unissez-vous ensemble, et faites une armée,

Pour combattre une main de la sorte animée :Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ;Pour en venir à bout, c’est trop peu que de vous.

SCÈNE II.

L’INFANTE.

T’écouterai-je encor, respect de ma naissance,

Qui fais un crime de mes feux?

T’écouterai-je, amour, dont la douce puissanceContre ce fier tyran fait révolter mes vœux?

Pauvre princesse! auquel des deuxDois-tu prêter obéissance?

Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi ;

Mais, pour être vaillant, tu n’es pas fils de roi.

Impitoyable sort, dont la rigueur sépareMa gloire d’avec mes désirs,

Est-il dit que le choix d’une vertu si rareCoûte à ma passion de si grands déplaisirs ?

O cieux ! à combien de soupirsFaut-il que mon cœur se prépare,

Si jamais il n’obtient sur un si long tourmentNi d’éteindre l’amour, ni d’accepter l’amant !

Mais c’est trop de scrupule, et ma raison s’étonneDu mépris d’un si digne choix :

Bien qu’aux monarques seuls ma naissance me donne,Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.

Après avoir vaincu deux rois,

Pourrais-tu manquer de couronne?

Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagnerNe fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner?

Il est digne de moi, mais il est à Chimène ;

Le don que j’en ai fait me nuit.

Entre eux la mort d’un père a si peu mis de haine,Que le devoir du sang à regret le poursuit :

Ainsi n’espérons aucun fruitDe son crime, ni de ma peine,

1 Je ne sais pourquoi on supprime ce morceau dans les repré-sentations. Paraissez, Navarrois, était passé en proverbe; etc’est pour cela même qu’il faut réciter ces vers. Cet enthou-siasme de valeur et d’espérance messied-il au Cid, encouragépar sa maîtresse? (V.)

Ajoutez que ces vers étaient parfaitement dans les mœurs es-pagnoles du temps, et que personne n’a porté plus loin queCorneille ce mérite de peindre fidèlement les mœurs des nationsqu’il met en scène. ( P.)