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Tome premier.
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LE CID , ACTE V, SCENE IV.

Puisque pour me punir le destin a permisQue l’amour dure même entre deux ennemis.

SCÈNE III.

L’INFANTE, LÉONOR.

l’infante.

Où viens-tu, Léonor ?

LÉONOR.

Vous applaudir, madame,Sur le repos qu’enfin a retrouvé votre âme.l’infante.

D’où viendrait ce repos dans un comble d’ennui?

LÉONOE.

Si l’amour vit d’espoir, et s’il meurt avec lui,Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.

Vous savez le combat où Chimène l’engage ;

Puisqu’il faut qu’il y meure, ou qu’il soit son mari,Votre espérance est morte , et votre esprit guéri.l’infante.

Ah ! qu’il s’en faut encor !

LÉONOR.

Que pouvez-vous prétendre ?l’infante.

Mais plutôt quel espoir me pourrais-tu défendre?

Si Rodrigue combat sous ces conditions,

Pour en rompre l’effet j’ai trop d’inventions.L’amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,Aux esprits des amants apprend trop d’artifices.

LÉONOE.

Pourrez-vous quelque chose, après qu’un père mortN’a pu, dans leurs esprits, allumer de discord ?

Car Chimène aisément montre, par sa conduite,

Que la haine aujourd’hui ne fait pas sa poursuite.Elle obtient un combat, et pour son combattantC’est le premier offert qu’elle accepte à l’instant :

Elle n’a point recours à ces mains généreusesQue tant d’exploits fameux rendent si glorieuses ;Don Sanche lui suffit, et mérite son choixParce qu’il va s’armer pour la première fois ;

Elle aime en ce duel son peu d’expérience ;

Comme il est sans renom, elle est sans défiance ;

Et sa facilité vous doit bien faire voirQu’elle cherche un combat qui force son devoir,

Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée,

Et l’autorise enfin à paraître apaisée.

l’infante.

Je le remarque assez, et toutefois mon cœurA l’envi de Chimène adore ce vainqueur.

A quoi me résoudrai-je, amante infortunée ?

LÉONOR.

A vous mieux souvenir de qui vous êtes née :

Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!

l’infante.

Mon inclination a bien changé d’objet.

Je n’aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme ;Non, ce n’est plus ainsi que mon amour le nomme :

Si j’aime, c’est l’auteur de tant de beaux exploits,C’est le valeureux Cid, le maître de deux rois.

Je me vaincrai pourtant, non de peur d’aucun blâme,Mais pour ne troubler pas une si belle flamme ;

Et quand pour m’obliger on l’aurait couronné,

Je ne veux point reprendre un bien que j’ai donné.Puisqu’en un tel combat sa victoire est certaine,Allons encore un coup le donner à Chimène.

Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé,Viens me voir achever comme j’ai commencé.

SCÈNE IV'.

CHIMÈNE, ELVIRE.

CHIMÈNE.

Elvire, que je souffre ! et que je suis à plaindre !

Je ne sais qu’espérer, et je vois tout à craindre ;Aucun vœu ne m’échappe où j’ose consentir ;

Je ne souhaite rien sans un prompt repentir.

A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes :Le plus heureux succès me coûtera des larmes ;

Et quoi qu’en ma faveur en ordonne le sort,

Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.

ELVIRE.

D’un et d’autre côté je vous vois soulagée 1 :

Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;

Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,

Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.

CHIMÈNE.

Quoi! l’objet de ma haine, ou de tant de colère!L’assassin de Rodrigue, ou celui de mon père !

De tous les deux côtés on me donne un mariEncor tout teint du sang que j’ai le plus chéri.

De tous les deux côtés mon âme se rebelle.

1 Chimène, qui arrive à la place de l’infante sans la voir, etqui pourrait aussi bien ne pas paraître sur le théâtre que s’ymontrer, ne fait ici que renouveler ce défaut dont nous avonstant parlé, qui consiste dans l’interruption des scènes ; défaut,encore une fois, qui n’était pas reconnu dans le chaos dont Cor-neille a tiré le théâtre. (V.)

2 Les raisonnements d’Elvire, dans cette scène, semblent unpeu se contredire. D’ahord elle dit à Chimène qu 'elle sera sou-lagée des deux côtés. Ensuite :

Et nous verrons du ciel l’équitable courrouxVous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.

Il est probable que ces raisonnements d’Elvire contribuent unpeu à refroidir cette scène; mais aussi ils contribuent beaucoupà laver Chimène de l’affront que les critiques injustes lui ontfait de se conduire en tille dénaturée; car le spectateur est duparti d’Elvire contre Chimène.; il trouve, comme Elvire, queChimène en a fait assez, et qu’elle doit s’en remettre à l’événe-ment du combat. (V.)