HORACE,
TRAGÉDIE. — 1639.
A MONSEIGNEUR LE CARDINAL
DUC DE RICHELIEU.
Monseigneur ,
Je n’aurais jamais eu la témérité de présenter à VotreÉminence ce mauvais portrait d’Horace, si je n’eusse con-sidéré qu’après tant de bienfaits 1 que j’ai reçus d’elle, lesilence où mon respect m’a retenu jusqu’à présent passe-rait pour ingratitude, et que, quelque juste défiance quej’aie de mon travail, je dois avoir encore plus de confianceen votre bonté. C’est d’elle que je tiens tout ce que je suis;et ce n’est pas sans rougir que, pour toute reconnaissance,je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu propor-tionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette confusion, quim’est commune avec tous ceux qui écrivent, j’ai cet avan-tage qu’on ne peut, sans quelque injustice, condamner monchoix, et que ce généreux Romain, que je mets aux piedsde Votre Éminence, eût pu paraître devant elle avec moinsde honte, si les forces de l’artisan eussent répondu à la dignitéde la matière : j’en ai pour garant l’auteur dont je l’ai tirée,qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieuxéloge, « qu’il n’y a presque aucune chose plus noble dans« toute l’antiquité. » Je voudrais que ce qu’il a dit de l’ac-tion se pût dire de la peinture que j’en ai faite, non pouren tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrirquelque chose un peu moins indigne de vous être offert.Le sujet était capable de plus de grâces, s’il eût été traitéd’une main plus savante; mais du moins il a reçu de lamienne toutes celles qu’elle était capable de lui donner, et
1 C’est le titre que Corneille donna toujours à cette tragédie.Celui des Horaces a prévalu depuis dans la conversation et surles afliches des spectacles. Ainsi, l’usage étend son empire mêmesur des objets qui ne sont pas de sa compétence. (P.)
Si on reprocha à Corneille d’avoir pris dans des Espagnols lesbeautés les plus touchantes du Cid, on dut le louer d’avoirtransporté sur la scène française, dans les Horaces , les mor-ceaux les plus éloquents de Tite-Live, et même de les avoir em-bellis. On sait que quand on le menaça d’une seconde critiquesur la tragédie des Horaces , semblable à celle du Cid, il ré-pondit : « Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut« absous par le peuple. » Horace n’est point encore une tra-gédie régulière, mais on y verra des beautés d’un genre supé-rieur. (V.)
2 Ce mot bienfaits fait voir que le cardinal de Richelieu savait
récompenser en premier ministre ce même talent qu’il avait unpeu persécuté dans l’auteur du Cid. fV )
qu’on pouvait raisonnablement attendre d’une muse deprovince 1 , qui, n’étant pas assez heureuse pour jouir sou-vent des regards de Votre Éminence, n’a pas les mômes lu-mières à se cond uire qu’ont celles qui en sont continuellementéclairées. Et certes, Monseigneur, ce changement visiblequ’on remarque en mes ouvrages depuis que j’ai l’iionneurd’être 2 à Votre Éminence, qu’esl-ce autre chose qu’un effetdes grandes idées qu’elle m’inspire quand elle daigne souffrirque je lui rende mes devoirs; et à quoi peut-on attribuerce qui s’y môle de mauvais, qu’aux teintures grossières queje reprends quand je demeure abandonné à ma propre fai-blesse? Il faut, Monseigneur, que tous ceux qui donnentleurs veilles au théâtre publient hautement avec moi quenous vous avons deux obligations très-signalées : l’une,d’avoir ennobli 3 le but de l’art ; l’autre, de nous en avoir
1 Corneille demeurait à Rouen, et ne venait à Paris que poury faire jouer ses pièces, dont il tirait un prolit qui ne répondaitpoint du tout à leur gloire, et à futilité dont elles étaient auxcomédiens. (V.)
2 Je ne sais ce qu’on doit entendre par ces mots, être à VotreÉminence. Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneilleune pension de cinq cents écus, non pas au nom du roi, maisde ses propres deniers. Cela ne se pratiquerait pas aujourd’hui :peu de gens de lettres voudraient accepter une pension d’unautre que de Sa Majesté, ou d’un prince. Mais il faut considérerque le cardinal de Richelieu était roi en quelque façon ; il enavait la puissance et l’appareil.
Cependant une pension de cinq cents écus, que le grand Cor-neille fut réduit à recevoir, ne parait pas un titre suffisant pourqu’il dît, J’ai Vhonneur d'être à Votre Éminence. (V.)
3 Cette phrase est assez remarquable : ou elle est une ironie,ou elle est une flatterie qui semble contredire le caractère qu’onattribue à Corneille. Il est évident qu’il ne croyait pas que l’en-nemi du Cid et le protecteur de ses ennemis eût un goût si sûr.II était mécontent du cardinal, et il le loue! Jugeons de sesvrais sentiments par le sonnet fameux qu’il fit après la mort deLouis XIII :
Sous ce marbre repose un monarque sans vice,
Dont la seule bonté déplut aux bons François;
Ses erreurs, ses écarts, vinrent d’un mauvais choix,Dont il fut trop longtemps innocemment complice.
L’ambition, l’orgueil, la haine, l’avarice,
Armés de son pouvoir, nous donnèrent des lois ;
Et, bien qu’il fût en soi te plus juste des rois,
Son règne fut toujours celui de l’injustice.
Fier vainqueur au dehors, vil esclave en sa cour,Son tyran et le nôtre à peine perd le jour,
Que jusque dans sa tombe il le force à le suivre;