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HORACE, ACTE I, SCÈNE I.
PERSONNAGES.
TULLE, roi de Rome.
Le vieil HORACE, chevalier romain.
HORACE, son iils.
CURIÀCE, gentilhomme d’Albe, amant de Camille.VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.SABINE, femme d’Horace et sœur de Curiace.
CAMILLE, amante de Curiace et sœur d’Horace.
JULIE, dame romaine, conlidente de Sabine et de Camille.FLAVIAN, soldat de l’armée d’Albe.
PROCULE, soldat de l’armée de Rome.
La scène est à Rome, dans une salle de la maison d’Horace.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
SABINE 1 , JULIE.
SABINE.
Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur ;
Elle n’est que trop juste en un si grand malheur :
Si près de voir sur soi fondre de tels orages 2 ,
I,'ébranlement sied bien aux plus fermes courages ;
Et l’esprit le plus mâle et le moins abattuNe saurait sans désordre exercer sa vertu.
Quoique le mien s’étonne à ces rudes alarmes,
1 Corneille, dans l'examen des Horaces, dit que le person-nage de Sabine est heureusement inventé, mais qu’il ne sert pasplus à l’action que l’infante à celle du Cid.
Il est vrai que ce rôle n’est pas nécessaire à la pièce; mais j’oseici être moins sévère que Corneille : ce rôle est du moins incor-poré à la tragédie ; c’est une femme qui tremble pour son mariet pour son frère. Elle ne cause aucun événement, il est vrai ;c’est un défaut sur un théâtre aussi perfectionné que le nôtre;mais elle prend part à tous les événements, et c’est beaucouppour un temps où l’art commençait à naître.
Observez que ce personnage débite souvent de très-beauxvers, et qu’il fait l’exposition du sujet d’une manière très-inté-ressante et très-noble.
Mais observez surtout que les beaux vers de Corneille nousenseignèrent à discerner les mauvais. Le goût du public seforma insensiblement par la comparaison des beautés et des dé-fauts. On désapprouve aujourd’hui cet amas de sentences, cesidées générales retournées entant de manières, l’ébranlement |qui sied aux fermes courages, l’esprit le plus mâle, 1 e moins Iabattu : c’est l’auteur qui parle, et c’est le personnage qui doit jparler. (V.) i
2 Siprès devoir n’est pas français : près de veut un substan-tif : près de la ruine, près d’être ruinée (Y.)
11 n’est pas vrai que près de ne puisse précéder un verbe ; nosmeilleurs écrivains en offriraient plusieurs exemples; et, parune contradiction singulière, Voltaire le prouve lui-méme par
les exemples dont il_s’appuie. Si près d'être ruiné : être n’est-il |
pas un verbe? (P.) 1
Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes lar-Et parmi les soupirsqu’il pousse vers les cieux, [mes 1 ,Ma constance du moins règne encor sur mes yeux :Quand on arrête là les déplaisirs d’une âme 2 ,
Si l’on fait moins qu’un homme, on fait plus qu’uneCommander à sespleurs en cette extrémité, [femme 3 * ;C’est montrer pour le sexe assez de fermeté.
JULIE.
C’en est peut-être assez pour une âme communeQui du moindre péril se fait une infortune ;
Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux ;
Il ose espérer tout dans un succès douteux.
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;Mais Rome ignore encor comme on perd des batail-Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir : [les.Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir.Bannissez , bannissez une frayeur si vaine,
Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.
SABINE.
Je suisRomaine, hélas! puisque Horace estRomain;J’en ai reçu le titre en recevant sa main ;
Mais ce nœud me tiendrait en esclave enchaînée,
S’il m’empêchait de voir en quels lieux je suis née.Albe, où j’ai commencé de respirer le jour,
Albe, mon cher pays, et mon premier amour * ;Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte,Je crains notre victoire autant que notre perte.
Rome, si tu te plains que c’est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr 5 .
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,Mes trois frères dans l’une, et mon mari dans l’autre,Puis-je former des vœux, et sans impiétéImportuner le ciel pour ta félicité ?
Je sais que ton État, encor en sa naissance,
Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance ;
Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destinsNe le borneront pas chez les peuples latins ;
Que les dieux t’ont promis l’empire de la terre,
1 Un trouble qui a du pouvoir sur des larmes : cela estlouche et mal exprimé. (V.)
2 Quand on arrête là ne serait pas souffert aujourd’hui : c’estune expression de comédie. (Y.)
Celte expression, quoique simple, n’a rien de choquant, etnous ne savons pourquoi Voltaire veut la reléguer dans la co-médie. (P.)
* Celte petite distinction, moins qu’un homme, plus qu’unefemme, est trop recherchée pour la vraie douleur.
Elle revient encore Une troisième fois à la charge pour direqu’elle ne pleure point. (V.)
4 Voyez comme ces vers sont supérieurs à ceux du commen-cement : c’est ici up sentiment vrai; il n’y a point là de lieuxcommuns, point de vaines sentences, rien de recherché, nidans les idées, ni dans les expressions. Albe, mon cher pays,c’est la nature seule qui parle : cette comparaison de Corneilleavec lui-même formera mieux le goût que toutes les disserta-tions et les poétiques. (V.)
5 Ce vers est resté en proverbe. (V.)