258
HORACE, ACTE I, SCENE II
SABINE.
Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt!Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère 1 ;Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère J ;
Son esprit, ébranlé par les objets présents 3 ;
Ne trouve point d’absent aimable après deux ans.Mais excusez l’ardeur d’une amour fraternelle;
Le soin que j’ai de lui me fait craindre tout d'elle :
Je forme des soupçons d’un trop léger sujet 1 *.
Près d’un jour si funeste on change peu d’objet.
Les âmes rarement sont de nouveau blessées ;
Et dans un si grand trouble on a d’autres pensées :Mais on n’a pas aussi de si doux entretiens,
Ni de contentements qui soient pareils aux siens 5 .
JULIE.
Les causes, comme à vous, m’en semblent fort obs-Je ne me satisfais d’aucunes conjectures. [cures.C’est assez de constance en un si grand dangerQue de le voir, l’attendre, et ne point s’affliger;
Mais certes c’en est trop d’aller jusqu’à la joie.
SABINE.
Voyez qu’un bon génie à propos nous l’envoie 6 .Essayez sur ce point à la faire parler 7,
Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.
• Hier, comme on l’a déjà dit, est toujours aujourd’hui dedeux syllabes : la prononciation serait trop gênée en le faisantd’une seule, comme s’il y avait her. Belle humeur ne peut sedire que dans la comédie. (V.)
3 Sabine ne doit point dire que sans doute Camille est volageet inlidèle, sur cela seul que Camille a parlé civilement à Va-lère , et paraissait être dans sa belle humeur. Ces petits moyens,ces soupçons, peuvent produire quelquefois de grands mouve-ments et des intérêts tragiques, comme la méprise peu vraisem-blable d’Acomat dans la tragédie de Bajazet. Le plus léger in-cident peut causer de grands troubles : mais c’est ici tout le con-traire; il ne s’agit que de savoir si Camille a quitté Curiacepour Valère.
Sur de trop vains objets c’est arrêter la vne.
Cela serait un peu froid, même dans une comédie. (V.)
5 Ces deux vers appartiennent plutôt au genre de la comédiequ’à la tragédie. (V.)
4 Ces mots font voir que l’auteur sentait que Sabine a tort;mais il valait mieux supprimer ces soupçons de Sabine quevouloir les justilier, puisque en effet Sabine semble se contre-dire en prétendant que Camille a sans doute quitté son frère, eten disant ensuite que les âmes sont rarement blessées de nou-veau. Tout cet examen du sujet de la joie de Camille n’est nul-lement héroïque. (V.)
5 Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
Ni de contentements qui soient pareils aux siens,
sont de la comédie de ce temps-là. L’art de dire noblement lespetites choses n’était pas encore trouvé. ( V. )
6 Ce tour a vieilli : c’est un malheur pour lalangue; il est vifet naturel, et mérite, je crois, d’étre imité. ( V. )
7 On essaie de , on s’essaie à. Ce vers d’ailleurs est trop comi-que. ! V. ) — Corneille pouvait également employer le de sansnuire à son vers. L’usage apparemment permettait alors l’un etl’autre. Ce vers n’est pas trop comique ; il est trop familier. ( P. )
Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie 1J’ai honte de montrer tant de mélancolie,Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs,Cherche la solitude à cacher ses soupirs J .
SCÈNE IL
CAMILLE, JULIE.
CAMILLE.
Qu’elle a tort de vouloir que je vous entretienne 3 !Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
Et que, plus insensible à de si grands malheurs,
A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ;
Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée.
Je verrai mon amant, mon plus unique bien 1 *,
Mourir pour son pays, ou détruire le mien ;
Et cet objet d’amour devenir, pour ma peine,
Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine.
Hélas!
JULIE.
Elle est pourtant plus à plaindre que vous.
On peut changer d’amant, mais non changer d’époux 5 .
1 Ma sœur, entretenez Julie,
est encore de la comédie; mais il y a ici un "pi us grand défaut,c’est qu’il semble que Camille vienne sans aucun intérêt, etseulement pour faire conversation. La tragédie ne permet pasqu’un personnage paraisse sans une raison importante. On estfort dégoûté aujourd’hui de toutes ces longues conversations,qui ne sont amenées que pour remplir le vide de l’action, et quine le remplissent pas. D’ailleurs pourquoi s’en aller quand unbon génie lui envoie Camille, et qu’elle peut s’éclaircir? ( V. )
2 Cela n’est pas français : on cherche la solitude pour ca-cher ses soupirs, et une solitude propre à les cacher. On nedit point une solitude , une chambre à pleurer, à gémir, à ré-fléchir, comme on dit une chambre à coucher , une salle àmanger; mais, du temps de Corneille, presque personne nes’étudiait à parler purement.
Corneille a ici une grande attention à lier les scènes, atten-tion inconnue avant lui. On pourrait dire seulement que Sabinen’a pas une raison assez forte pour s’en aller, que cette sortierend son personnage plus inutile et plus froid; que c’était à Sa-bine, et non à une contidente, à écouter les choses importantesque Camille va annoncer; que cette idée d’entretenir Julie di-minue l’intérêt; qu’un simple entretien ne doit jamais entrerdans la tragédie ; que les principaux personnages ne doiventparaître que pour avoir quelque chose d’important à dire ou àentendre; qu’enlin il eût été plus théâtral et plus intéressantque Sabine eût reproché à Camille sajoie, etque Camille lui eneût appris la cause. (V.)
3 Cette formule de conversation ne doit jamais entrer dans latragédie, oû les personnages doivent, pour ainsi dire, parlermalgré eux, emportés par la passion qui les anime. (Y. )
4 Plus unique ne peut se dire; unique n’admet ni de plus,ni de moins. (V.)
5 Ce vers porte entièrement le caractère de la comédie. Cor-neille en ayant fait plusieurs, en conserva souvent le style.Cela était permis de son temps ; on ne distinguait pas assez lesbornes qui séparent le familier du simple : le simple est néces-