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Tome premier.
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HORACE, ACTE I, SCENE III.

Tout ce que je voyais nie semblait Curiace;

Tout ce qu’on me disait me parlait de ses feux ;

Tout ce que je disais l’assurait de mes vœux.

Le combat général aujourd’hui se hasarde;

.l’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde* ;Mon esprit rejetait ces funestes objets,

Charmé des doux pensers d’hymen et de la paix.

La nuit a dissipé des erreurs si charmantes ;

Mille songes affreux, mille images sanglantes,

Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur,

M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur.

J’ai vu du sang, des morts, et n’ai rien vu de suite 3 ;Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite;

Ils s’effacaient l’un l’autre; et chaque illusionRedoublait mon effroi par sa confusion.

JULIE.

C’est en contraire sens qu’un songe s’interprète 3 .

CAMILLE.

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;

Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,Au jour d’une bataille, et non pas d’une paix.

JULIE.

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

CAMILLE.

Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remède!

Soit que Rome y succombe ou qu’Albe ait le dessous *,Cher amant, n’attends plus d’être un jour mon époux ;

n’est pas nécessaire à la pièce; mais il produit des sentiments.Ajoutons que dans un premier acte on permet des incidents depeu d’importance, qu’on ne souffrirait pas dans le cours d’uneintrigue tragique. (V.)

1 Elle ne prend pas garde à une bataille qui va se donner ! Lespectacle de deux armées prêtes à combattre, et le danger deson amant, ne devaient-ils pas autant l’alarmer que le discoursd’un Grec au pied du mont Aventin a dû la rassurer ? Le pre-mier mouvement, dans une telle occasion, n’est-il pas de dire :Ce Grec m'a trompée; c'est un faux prophète? Avait-ellebesoin d’un songe pour craindre ce que deux armées rangées enbataille devaient assez lui faire redouter? ( V. )

2 Ce songe est beau, en ce qu’il alarme un esprit rassuré parun oracle. Je remarquerai ici qu’en général un songe, ainsiqu'un oracle, doit servir au nœud de la pièce ; tel est le songeadmirable d’Athalie : elle voit un enfant en songe,, elle trouvece même enfant dans le temple ; c’est là que l’art est poussé à saperfection.

Un rêve qui ne sert qu’à faire craindre ce qui doit arriver nepeut avoir que des beautés de détail, n’est qu’un ornement pas-sager. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un remplissage. Millesonges, mille images, mille amas, sontd’un style trop négligé,et ne disent rien d'assez positif. ( V. )

3 Pourquoi un songe s’interprète-t-il en sens contraire? Voyezles songes expliqués par Joseph, par Daniel ; ils sont funestespar eux-mêmes et par leur explication. ( V. )

4 Avoir le dessus ou le dessous ne se dit que dans la poésieburlesque; c’est Ietfi sopra et le di sottodes Italiens. L’Ariosteemploie cette expression lorsqu’il se permet le comique ; leTasse ne s’en sert jamais. (V.) — Racine a dit dans Phèdre:

Votre frère l’emporte, et Phèdre a le dessus,

et Racine ne crut pas faire un vers burlesque. En général, Vol-taire est trop tranchant dans les exclusions qu’il donne à de cer-

Jamais, jamais ce nom ne sera pour un hommeQui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome.

Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?,

SCÈNE III.

CURIACE, CAMILLE, JULIE.

CURIACE.

N’en doutez point, Camille, et revoyez un hommeQui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Rome 1 ;Cessez d’appréhender de voir rougir mes mainsDu poids honteux des fers ou du sang des Romains 3 .J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloirePour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ;

Et comme également en cette extrémitéJe craignais la victoire et la captivité...

CAMILLE.

Curiace, il suffit, je devine le reste :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste 3 ,

Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu’un autre considère ici ta renommée,

Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aiméeLCe n’est point à Camille à t’en mésestimer;

Plus ton amour paraît, plus elle doit t’aimer ;

Et, si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître,Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître.Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurer 5

tains mots, et dans ses décisions grammaticales ; son génie l’ap-pelait à de plus grandes choses. ( P. )

* Camille vient de dire à la fin de la scène précédente :

.... Jamais ce nom (d’époux) ne sera pour un hommeQui soit ou le vainqueur ou l’esclave de Rome.

On ne permet plus de répéter ainsi un vers. (V. )

Nous doutons qu’on ne permit plus une répétition de cegenre : elle nous parait naturelle ; elle peut même avoir de lagrâce. (P.)

2 Rougir est employé ici en deux acceptions différentes. Lesmains rouges de sang, elles ne sont rouges en un autre sensque quand elles sont meurtries par le poids des fers, mais cetteligure ne manque pas de justesse, parce qu’en effet il y a de larougeur dans l'un et dans l’autre cas. (V.)

3 11 est bien étrange que Camille interrompe Curiace pour lesoupçonner et le louer d’être un lâche. Ce défaut est grand, etil était aisé de l’éviter. Il était naturel que Curiace dit d’abordce qu’il doit dire ; qu’il ne commençât point par répéter les versde Camille, par lui dire qu’iZ a cru que Camille aimait Romeet la gloire, qu 'elle mépriserait sa chaîne, et haïrait sa vic-toire; et que, comme il craint la victoire et la capti-vité... etc. De tels propos ne sont pas à leur place; il faut allerau fait : Semperad evcntumfestinat. (V.)

4 Ces vers condamnent trop l’idée de Camille, que son amantest traître à son pays. Il fallait supprimer toute cette tirade. ( V. )

5 Ce mot endurer est du style de la comédie : on ne dit quedans le discours le plus familier, j'endure que, je n'endure pas