HORACE, ACTE III, SCÈNE VI. 273
JULIE.
Mais plutôt du combat les funestes effets.
Rome est sujette d’Albe, et vos fils sont défaits ; [ te.Des trois les deuxsont morts, son époux seul vous res-
LE VIEIL HORACE.
O d’un triste combat effet vraiment funeste!
Rome est sujette d’Albe, et pour l’en garantirIl n’a pas employé jusqu’au dernier soupir!
Non, non, cela n’est point, on vous trompe, Julie ;Rome n’est point sujette, ou mon fils est sans vie :Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
JULIE.
Mille, de nos remparts, comme moi l’ont pu voir.
Il s’est fait admirer tant qu’ont duré ses frères;
Mais comme il s’est vu seul contre trois adversaires,Près d’être enfermé d’eux sa fuite l’a sauvé.
LE VIEIL HORACE.
Et nos soldats trahis ne l’ont point achevé !
Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!
JULIE.
Je n’ai rien voulu voir après cette défaite.
CAMILLE.
O mes frères !
LE VIEIL HORACE.
Tout beau, ne les pleurez pas tous;Deux jouissent d’un sort dont leur père est jaloux.Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;I.a gloire de leur mort m’a payé de leur perte :
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu 1 ,
Qu’ils ont vu Rome libre autant qu’ils ont vécu,
Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince 1 ,
Ni d’un État voisin devenir la province.
Pleurez l’autre, pleurez l’irréparable affrontQue sa fuite honteuse imprime à notre front ;
Pleurez le déshonneur de toute notre race,
Et l’opprobre éternel qu’il laisse au nom d’Horace.
JULIE. i
Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ?
enfants hautement, s’ils donnent un mol consentement à unnouveau choix que le peuple est en droit de faire, quitte lechamp où ses trois fils combattent pour venir apprendre à desfemmes une nouvelle qu’on doit leur cacher ! Il ne prétexte pasmême cette disparate sur l’horreur qu’il aurait de voir ses filscombattre contre son gendre ! Il ne vient que comme messager,tandis que Rome entière est sur le champ de bataille ; il reste lesbras croisés, tandis qu’une soubrette a tout vu ! Ce défaut peut-il se pardonner? On peut répondre qu’il est resté pour empêcherces femmes d’aller séparer les combattants ; comme s’il n’y avaitpas tant d’autres moyens ! ( V. )
1 Ce mot invaincu n’a été employé que par Corneille, et de-vrait l’être, je crois, par tous nos poètes. Une expression si bienmise à sa place dans le Cid et dans cette admirable scène nedoit jamais vieillir. (V. )
2 Ce point est ici un solécisme ; il faut, et ne l’auront vueobéir qu’à. (V.)
CORNEILLE. — TOME I.
LE VIEIL HORACE.
Qu’il mourût ',
Ou qu’un beau désespoir alors le secourût.
N’eût-il que d’un moment reculé sa défaite,
Home eût été du moins un peu plus tard sujette ;
II eût avec honneur laissé mes cheveux gris,
Et c’était de sa vie un assez digne prix.
II est de tout son sang comptable à sa patrie,
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie 2 ,
Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour 3 ,
]\ïet d’autant plus ma honte avec la sienne au jour,.l’en romprai bien le coursé, et ma juste colère,Contre un indigne fils usant des droits d’un père,Saura bien faire voir, dans sa punition ,
L’éclatant désaveu d’une telle action.
SABINE.
Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,
Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.
1 Voilà ce fameux qu'il mourût, ce trait du plus grand su-blime, ce mot auquel il n’en est aucun de comparable dans toutel’antiquité. Tout l’auditoire fut si transporté, qu’on n’entenditjamais le vers faible qui suit, et le morceau, n* eût-il que d'unmoment retardé sa défaite, étant plein de chaleur, augmenteencore la force du qu'il mourût. Que de beautés ! et d’ou nais-sent-elles? d’une simple méprise très-naturelle, sans complica-tion d’événements, sans aucune intrigue recherchée, sans au-cun effort. Il y a d’autres beautés tragiques ; mais celle-ci estau premier rang.
Il est vrai que le vieil Horace, qui était présent quand lesHoraces et les Curiaces ont refusé qu'on nommât d’autres cham-pions , a dû être présent à leur combat. Cela gâte jusqu’au qu'ilmourût. (V.)
Non, le qu'il mourût n’est point gâté, et 11e saurait l’étre.Quoi qu’en dise Voltaire, il n’est point prouvé que le vieil Ho-race dût être présent au combat. Il est Romain, le qu'il mou-rût l’atteste assez, mais il est père, et lui-même a dit, dansl’autre scène, à Camille et à Sabine :
Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre ,
Je crois faire beaucoup de m’en pouvoir défeudre.
Il ne pardonnerait pas à ses lils de s’étre déshonorés par unelâcheté; mais il ne veut être le témoin ni de leur mort, ni decelle des Curiaces. Corneille nous parait avoir admirablementassorti toutes les parlies de ce grand caractère. M. de la Harpe,dans son Cours de Littérature, a développé longuement ceque nous 11e pourrions qu’effleurer dans cette note, et ce qui 11’ajamais été douteux pour les hommes qui savent juger. (P. )
C’est Rome qui a prononcé qu’il mourût ; c’est la nature qui,ne renonçant jamais à l’espérance, a dit tout de suite :
Ou qu’un beau désespoir alors le secourût.
Je veux bien que Rome soit ici plus sublime que la nature :cela doit être. Mais la nature n’est pas faible quand elle dit cequ’elle doit dire. (La H.)
2 Chaque goutte parait être de trop. Il ne faut pas tant re-tourner sa pensée.
A sa gloire flétrie : la sévérité de la grammaire ne permetpoint ce flétrie. II faut, dans la rigueur, a flétri sa gloire:mais a sa gloire flétrie est plus beau, plus poétique, plus éloi-gné du langage ordinaire, sans causer d’obscurité. ( V. )
3 Après ce lâche tour est une expression trop triviale. (V. )
4 Ces derniers mots se rapportent naturellement à la honte,mais on ne rompt point le cours d’une honte : il faut donc qu'ils
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