276 HORACE, ACTE
Mais cet office encor n’est pas assez pour lui ;
Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd’hui :
Il croit mal reconnaître une vertu si pure,
Si de sa propre bouche il ne vous en assure,
S’il ne vous dit chez vous combien vous doit l’État.
LE VIEIL HORACE.
De tels remercîments ont pour moi trop d’éclat,
Et je me tiens déjà trop payé par les vôtresDu service d’un fils, et du sang des deux autres.
VAI.ÈI1E.
Il ne sait ce que c’est d’honorer à demi ;
Et son sceptre arraché des mains de l’ennemiFait qu’il tient cet honneur qu’il lui plaîtde vous faireAu-dessous du mérite et du fils et du père.
Je vais lui témoigner quels nobles sentimentsLa vertu vous inspire en tous vos mouvements,
Et combien vous montrez d’ardeur pour son service.
LE VIEIL HORACE.
Je vous devrai beaucoup pour un si bon office 1 .
SCÈNE III.
le vieil HORACE, CAMILLE.
LF. VIEIL HORACE.
Ma fille, il n’est plus temps de répandrè des pleurs ’,Il sied mal d’en verser où l’on voit tant d’honneurs ;On pleure injustement des pertes domestiques,Quand on en voit sortir des victoires publiques 3 .
de serviteur, office d'homme intéressé; mais non office dedouleur et de joie. (Y.)
1 Ici la pièce est finie, l’action est complètement terminée.Hs’agissait de la victoire, et elle est remportée; du destin de Rome,et il est décidé. (Y.)
2 Yoici donc une autre pièce qui commence; le sujet en estbien moins grand, moins intéressant, moins théâtral que celuide la première. Ces deux actions différentes ont nui au succèscomplet des Horaces. II est vrai qu’en Espagne, en Angle-terre , on joint quelquefois plusieurs actions sur le théâtre : onreprésente dans la même pièce la mort de César et la bataille dePhilippes. Nos musas colimus severtores.
Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompliTienne jusqu’à latin le théâtre rempli.
Remarquez que Camille a été si inutile sur la fin de la pre-mière pièce, qu’elle n’a proféré qu’un hélas pendant le récit dela mort de Cuviace.
Remarquez encore que le vieil Horace n’a plus rien à dire, etqu’il perdle temps à répéter à Camille qu’il va consoler Sabine.(V.)
3 Des victoires qui sortent font une image peu convenable;on ne voit point sortir des victoires comme on voit sortir destroupes d’une ville. (V.)
Ce vers nous parait très-beau. Sortir est ici au figuré, et de-vientréquivalentde naître. On se console aisément d’une pertedont on voit naître de grands avantages : voilà ce que Corneillea exprimé en poète, et ce qui nous semble très-heureusementexprimé. Il savait bien qu’on ne voit pas sortir des victoirescomme on voit sortir des troupes d’une ville; une idée aussi
IV, SCÈNE IV.
Rome triomphe d’Albe, et c’est assèz pour nous;Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux.
En la mort d’un amant vous ne perdez qu’un homme 1Dont la perte est aisée à réparer dans Rome ;
Après cette victoire, il n’est point de RomainQui ne soit glorieux de vous donner la main.
Il me faut à Sabine en porter la nouvelle;
Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,
Et ses trois frères morts par la main d’un épouxLui donneront des pleurs bien plus justes qu’à vous ! ;Mais j’espère aisément en dissiper l’orage,
Et qu’un peu de prudence aidant son grand courageFera bientôt régner sur un si noble cœurLe généreux amour qu’elle doit au vainqueur.Cependant étouffez cette lâche tristesse;
Recevez-le, s’il vient, avec moins de faiblesse;Faites-vous voir sa sœur, et qu’en un même flancLe ciel vous a tous deux formés d’un même sang 3 .
SCÈNE IV.
CAMILLE.
Oui, je lui ferai voir, par d’infaillibles marques,Qu’un véritable amour brave la main des Parques 4,Et ne prend point de lois de ces cruels tyransQu’un astre injurieux nous donne pour parents.
Tu blâmes ma douleur, tu l’oses nommer lâche ;
Je l’aime d’autant plus que plus elle te fâche,Impitoyable père, et par un juste effort
étrange ne pouvait pas même s’offrir à sa pensée : ce qui noussurprend, c’est qu’elle ait pu s’offrir à Voltaire. (P.)
1 L’auteur répète trop souvent cette idée, et ce n’est pas là letemps de parler de mariage à Camille. (V.)
2 Lui donneront des pleurs justes n’est pas français. C’estSabine qui donnera des pleurs ; ce ne sont pas ses frères mortsqui lui en donneront. XJn accident fait couler des pleurs, et neles donne pas. (V.)
3 Faites-vous voir... et qu’en... est un solécisme, parce quefaites-vous voir signifie montrez-vous, soyez sa sœur; mon-trez-vous, soyez, paraissez, ne peut régir un que.
Ajoutez qu’après lui avoir OW, faites-vous voir sa sœur, il esttrès-superflu de dire qu’elle est sortie du même flanc. (V.)
4 Voici Camille qui, après un long silence, dont on ne s’estpas seulement aperçu, parce que l’ame était toute remplie dudestin des Horaces et des Curiaces, et de celui de Rome ; voiciCamille, dis-je, qui s’échauffe tout d’un coup et comme de pro-pos délibéré; elie débute par une sentence poétique, Qu’unvéritable amour brave la main des Parques. Infailliblesmarques n’est là que pour la rime; grand défaut de notrepoésie.
Ce monologue même n’est qu’une vaine déclamation. La vraiedouleur ne raisonne point tant, ne récapitule point ; elle ne ditpoint qu’on bâtit en Vair sur le malheur d’autrui, et que sonpère triomphe, comme son frère, de ce malheur; elle nes’excite point à braver la colère, à essayer de déplaire. Tous cesvaius efforts sont froids ; et pourquoi ? c’est qu’au fond le sujetmanque à l’auteur. Dès qu’il n’y a plus de combats dans lecœur, il n’y a plus rien adiré. (V.)