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Tome premier.
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HORACE, ACTE IV, SCÈNE V.

Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sortEn vit-on jamais un dont les rudes traversesPrissent en moins de rien tant de faces diverses?

Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,

Et portât tant de coups avant le coup mortel ?

Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinteDe joie et de douleur, d’espérance et de crainte,Asservie en esclave à plus d’événements,

Et le piteux jouet de plus de changements ?

Un oracle m’assure, un songe me travaille 2 ;

La paix calme l’effroi que me fait la bataille ;

Mon hymen se prépare, et presque en un momentPour combattre mon frère on choisit mon amant 3 ;Ce choix me désespère, et tous le désavouent,

La partie est rompue, et les dieux la renouent ;Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,Curiace en mon sang n’a point trempé ses mains.

O dieux! sentais-je alors des douleurs trop légèresPour le malheur de Rome et la mort de deux frères ?Et me flattais-je trop quand je croyais pouvoirL’aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir ?Sa mort m’en punit bien, et la façon cruelleDont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle;

Son rival me l’apprend, et, faisant à mes yeuxD’un si triste succès le récit odieux,

Il porte sur le front une allégresse ouverte,

Que le bonheur public fait bien moins que ma perte,Et bâtissant en l’air sur le malheur d’autrui,

Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.

Mais ce n’est rien encore au prix de ce qui reste :

On demande ma joie en un jour si funeste;

Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,

Et baiser une main qui me perce le cœur.

En un sujet de pleurs si grand, si légitime,

Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;Leur brutale vertu veut qu’on s’estime heureux,

1 Elle dit ici qu’elle veut rendre sa douleur égale, par unjuste effort, aux rigueurs de son sort. Quand on fait ainsides efforts pour proportionner sa douleur à son état, on n’estpas même poétiquement affligé. (V.)

2 M'assure ne signifie pas me rassure : et c’est me rassui'eque l’auteur entend. Je suis effrayé, on me rassure. Je douted’une chose, on m’assure qu’elle est ainsi.... Assurer avec l’ac-cusatif ne s’emploie que pour certifier : J’assure ce fait; et,en termes d’art, il signilie affermir : Assurez cette solive, cechevron. (Y.)

Assurer a été employé souvent au lieu de rassurer par despoètes postérieurs à Corneille, et qui savaient écrire purement.Ahner, dans Athalie, dit à Josabeth :

Princesse, assurez-vous; je les prends sous ma garde.

Yol taire se plaint souvent du peu de liberté qu’on accorde àla poésie, et, par ses exclusions, on croirait qu’il ne cherchequ’à en augmenter la gène. ( P.)

3 Celte récapitulation de la pièce précédente n’est-elle pointencore l’opposé d’une affliction véritable? Curœ leves loquun-tur. (V. )

Et si l’on n’est barbare on n’est point généreux.Dégénérons, mon cœur, d’un si vertueux père 1 ;Soyons indigne sœur d’un si généreux frère :

C’est gloire de passer pour un cœur abattu,

Quand la brutalité fait la haute vertu.

Éclatez, mes douleurs; à quoi bon vous contraindre?Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre ?Pour ce cruel vainqueur n’ayez point de respect ;Loin d’éviter ses yeux, croissez à son aspect ;Offensez sa victoire, irritez sa colère,

Et prenez, s’il se peut, plaisir à lui déplaire.

Il vient; préparons-nous à montrer constammentCe que doit une amante à la mort d’un amant a .

SCÈNE V.

HORACE, CAMILLE, PROCULE.

( Procule porte en sa main les trois épées desCuriaces. )

HORACE.

Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères 3 ,Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,Qui nous rend maîtres d’Albe ; enfin voici le brasQui seul fait aujourd’hui le sort de deux États ;

Vois ces marques d’honneur, ces témoins de ma gloire,Et rends ce que tu dois à l’heur de ma victoire.

CAMILLE.

Recevez donc mes pleurs, c’est ce que je lui dois.

1 Ce dégénérons, mon cœur, cette résolution de se mettre encolère, ce long discours, cette nouvelle sentence mal exprimée,que c’est gloire de passer pour un cœur abattu, enïin toutrefroidit, tout glace le lecteur, qui ne souhaite plus rien. C’est,encore une fois, la faute du sujet. L’aventure des Horaces, desCuriaces et de Camille, est plus propre en effet pour l’histoireque pour le théâtre. On ne peut trop honorer Corneille, qui asenti ce défaut, et qui en parle dans son Examen avec la candeurd’un grand homme. (V.)

2 Préparons-nous augmente encore le défaut. On voit unefemme qui s’étudie à montrer son affliction, qui répète, pourainsi dire, sa leçon de douleur. (V.)

3 Ce n’est plus là l’Horace du second acte. Ce bras trois foisrépété, et cet ordre de rendre ce qu’on doit à l’heur de sa vic-toire , témoignent, ce semble, plus de vanité que de grandeur ;il ne devrait parler à sa sœur que pour la consoler, ou plutôt iln’a rien du tout à dire. Qui l’amène auprès d’elle? est-ce à ellequ’il doit présenter les armes de ses beaux-frères ? C’est au roi,c’est au sénat assemblé qu’il devait montrer ces trophées. Lesfemmes ne se mêlaient de rien chez les premiers Romains : nilabienséance, ni l’humanité, ni son devoir, ne lui permettaientde venir faire à sa sœur une telle insulte. 11 parait qu’Horacepouvait déposer au moins ces dépouilles dans la maison pater-nelle , en attendant que le roi vint ; que sa sœur, à cet aspect,pouvait s’abandonner à sa douleur, sans qu’Horace lui dit : Foicile bras, et sans qu’il lui ordonnât de ne s’entretenir jamais quede sa victoire; il semble qu’alors Camille aurait paru un peuplus coupable, et que l’emportement d’Horace aurait eu quel-que excuse. (V.)