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HORACE, ACTE V, SCÈNE II.
Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s’irritent ;S’il en reçoit beaucoup, ses hauts faits les méritent;Ajoutez-y plutôt que d’en diminuer ;
Nous sommes tous encor prêts d’y contribuer :
Mais puisque d’un tel crime il s’est montré capable,Qu’il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
Si vous voulez régner, le reste des Romains ;
Il y va de la perte ou du salut du reste.
La guerre avait un cours si sanglant, si funeste,
Et les nœuds de l’hymen, durant nos bons destins,Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
Qu’il est peu de Romains que le parti contraireN’intéresse en lamortd’un gendre ou d’un beau-frère,Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs.
Si c’est offenser Rome, et que l’heur de ses armesL’autorise à punir ce crime de nos larmes,
Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,
Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur,
Et ne peut excuser cette douleur pressante
Que la mort d’un amant jette au cœur d’une amante,
Quand, près d’être éclairés du nuptial flambeau,
Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
Faisant triompher Rome, il se l’est asservie ;
R a sur nous un droit et de mort et de vie ;
Et nos jours criminels ne pourront plus durerQu’autant qu’à sa clémence il plaira l’endurer.
Je pourrais ajouter aux intérêts de RomeCombien un pareil coup est indigne d’un homme;
Je pourrais demander qu’on mît devant vos yeuxCe grand et rare exploit d’un bras victorieux :
Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,D’un frère si cruel rejaillir au visage:
Vous verriez des horreiirs qu’on ne peut concevoir;Son âge et sa beauté vous pourraient émouvoir :
Mais je hais ces moyens qui sentent l’artifice '.
Vous avez à demain remis le sacrifice ;
Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocents,D’une main parricide acceptent de l’encens ?
Sur vous ce sacrilège attirerait sa peine;
Ne le considérez qu’en objet de leur haine,
Et croyez avec nous qu’en tous ses trois combatsLe bon destin de Rome a plus fait que son bras,Puisque ces mêmes dieux, auteurs de sa victoire,
Ont permis qu’aussitôt il en souillât la gloire,
Et qu’un si grand courage, après ce noble effort,
Fût digne en même j our de triomphe et de mort.Sire, c’est ce qu’il faut que votre arrêt décide.
En ce lieu Rome a vu le premier parricide,
paré : i! n’est ni dans le génie de ces temps-là, ni dans le carac-tère d’an amant qui parle contre l’assassin de sa maîtresse ( V.)
1 Ce Irait est de l’art oratoire, et non de l’art tragique ; maisquelque chose que pût dire Yalère, il ne pouvait toucher. (V.)
La suite en est à craindre, et la haine des deux.Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux.
TULLE.
Défendez-vous, Horace.
HORACE.
A quoi bon me défendre ?Vous savez l’action, vous la venez d’entendre;
Ce que vous en croyez me doit être une loi.
Sire, on se défend mal contre l’avis d’un roi ;
Et le plus innocent devient soudain coupable,
Quand aux yeux de son prince il paraît condamnable.C’est crime qu’envers lui se vouloir excuser.
Notre sang est son bien, il en peut disposer;
Et c’est à nous de croire, alors qu’il en dispose,
Qu’il ne s’en prive point sans une juste cause.
Sire, prononcez donc, je suis prêt d’obéirD’autres aiment la vie, et je la dois haïr.
Je ne reproche point à l’ardeur de ValèreQu’en amant de la sœur il accuse le frère :
Mes vœux avec les siens conspirent aujourd'hui ;
Il demande ma mort, je la veux comme lui.
Un seul point entre nous met cette différence,
Que mon honneur par là cherche son assurance,
Et qu’à ce même but nous voulons arriver,
Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.
Sire, c’est rarement qu’il s’offre une matièreA montrer d’un grand cœur la vertu tout entière 1 .Suivant l’occasion elle agit plus ou moins,
Et paraît forte ou faible aux yeux de ses témoins.
Le peuple, qui voit tout seulement par l’écorce,S’attache à son effet pour juger de la force;
Il veut que ses dehors gardent un même cours,Qu’ayant fait un miracle, elle en fasse toujours :Après une action pleine, haute, éclatante,
Tout ce qui brille moins remplit mal son attente :
Il veut qu’on soit égal en tout temps, eu tous lieux ;Il n’examine point si lors on pouvait mieux,
Ni que, s’il ne voit pas sans cesse une merveille,L’occasion est moindre, et la vertu pareille :
Son injustice accable et détruit les grands noms ; ■»L’honneur des premiers faits se perd par les seconds ;Et quand la renommée a passé l’ordinaire,
Si l’on n’en veut déchoir, il ne faut plus rien faire.
Je ne vanterai point les exploits de mon bras ;Votre majesté, sire, a vu mes trois combats :
Il est bien malaisé qu’un pareil les seconde,
Qu’une autre occasion à celle-ci réponde,
Et que tout mon courage, après de si grands coups,Parvienne à des succès qui n’aillent au-dessous ;
Si bien que, pour lasser une illustre mémoire,
La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire :
1 Ces vers sont beaux, parce qu’ils sont vrais et bien écrits.
(V.)