HORACE, ACTE V, SCÈNE II.
Toi, d’avoir par sa mort déshonoré ta main.
Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;
Mais tu pouvais, mon fils, t'en épargner la honte ;Son crime, quoique énorme et digne du trépas,Était mieux impuni que puni par ton bras.
HORACE.
Disposez de mon sang, les lois vous en font maître;J’ai cru devoir le sien aux lieux qui m’ont vu naître.Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,
S’il m’en faut recevoir un reproche éternel,
Si ma main en devient honteuse et profanée 1 * ,
Vous pouvez d’un seul mot trancher ma destinée :Reprenez tout ce sang de qui ma lâchetéA si brutalement souillé la pureté ».
Ma main n’a pu souffrir de crime en votre race;
Ne souffrez point de tache en la maison d’Horace.C’est en ces actions dont l’honneur est blesséQu'un père tel que vous se montre intéressé :
Son amour doit se taire où toute excuse est nulle 3 4 ;Lui-même il y prend part lorsqu’il les dissimule ;
Et de sa propre gloire il fait trop peu de casQuand il ne punit point ce qu’il n’approuve pas.le vieil non ACE.
Il n’use pas toujours d’une rigueur extrême;
Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même ;
Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,
Et ne les punit point, de peur de se punir.
Je te vois d’un autre œil que tu ne te regardes ;
Je sais... Mais le roi vient, je vois entrer ses gardes.
SCÈNE IL
TULLE, VALÈRE, le vieil HORACE,
HORACE, TROUPE DE GARDES.
LE VIEIL HORACE.
Ah ! sire, un tel honneur a trop d’excès pour moi ;
Ce n’est point en ce lieu que je dois voir mon roi :Permettez qu’à genoux...
TULLE.
Non, levez-vous, mon père.Je fais ce qu’en ma place un bon prince doit faire.
Un si rare service et si fort important 4Veut l’honneur le plus rare et le plus éclatant.
(montrant Valère.)
Vous en aviez déjà sa parole pour gage ;
Je ne l’ai pas voulu différer davantage.
1 Une action est honteuse, mais la main ne l’est pas ; elleest souillée, coupable,etc. (V.)
» Lâcheté... brutalement. S’il a été Lâche et brutal, pour-quoi parlait-il à sa femme de la vertu avec laquelleil avait tuésa sœur? (V.)
3 Est nulle; expression qui doit être bannie des vers. (V.)
4 Fort est de trop.
J’ai su par son rapport, et je n’en doutais pas,Comme de vos deux fils vous portez le trépas 1 ,
Et que, déjà votre âme étant trop résolue,
Ma consolation vous serait superflue :
Mais je viens de savoir quel étrange malheurD’un fils victorieux a suivi la valeur,
Et que son trop d’amour pour la cause publique ,Par ses mains, à son père ôte une fille unique.
Ce coup est un peu rude à l’esprit le plus fort ;
Et je doute comment vous portez cette mort
LE VIEIL HORACE.
Sire, avec déplaisir, mais avec patience.
TULLE.
C’est l’effet vertueux de votre expérience.
Beaucoup par un long âge ont appris comme vousQue le malheur succède au bonheur le plus doux :Peu savent comme vous s’appliquer ce remède,
Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.
Si vous pouvez trouver dans ma compassionQuelque soulagement pour votre affliction,
Ainsi que votre mal sachez qu’elle est extrême,
Et que je vous en plains autant que je vous aime.
VALÈRE.
Sire, puisque le ciel entre les mains des roisDépose sa justice et la force des lois 3 ,
Et que l’État demande aux princes légitimesDes prix pour les vertus, des peines pour les crimes,Souffrez qu’un bon sujet vous fasse souvenirQue vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir.Souffrez...
LE VIEIL HORACE.
Quoi ! qu’on envoie un vainqueur au supplice?
TULLE.
Permettez qu’il achève, et je ferai justice :
J’aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu,C’est par elle qu’un roi se fait un demi-dieu ;
Et c’est dont je vous plains qu’après un tel serviceOn puisse contre lui me demander justice 4.
VALÈRE.
Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois,
Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix 5 .
1 II faut comment; et portez n’est plus d’usage. (V.)
2 Répétition vicieuse. (Y.)
3 II faut avouer que ce Valère faitlà un fort mauvais person-nage : il n’a encore paru dans la pièce que pour faire un com-pliment; on n’en a parlé que comme d’un homme sans consé-quence. C’est un défaut capital que Corneille tâche en vain depallier dans son Examen. .(V.)
4 C’est la loi de l’unité de lieu qui force ici l’auteur à faire leprocès d’Horace dans sa propre maison ; ce qui n’est ici ni con-venable , ni vraisemblable. J’ajouterai ici une remarque pure-ment historique, c’est que les chefs deRome, appelés rois, nerendaient point justice seuls ; il fallait le concours du sénat en-tier, ou des délégués. (Y.)
5 Ce plaidoyer ressemble à celui d’un avocat qui s’est pré-