Band 
Tome premier.
Seite
284
JPEG-Download
 

284

HORACE, ACTE Y, SCÈNE III.

Prend-il un intérêt qu’un père ne prend pas?

On craint qu’après sa sœur il n’en maltraite d’autres !Sire, nous n’avons part qu’à la honte des nôtres,

Et, de quelque façon qu’un autre puisse agir,

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

( à Valère. )

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d’Horace ;Il ne prend intérêt qu’aux crimes de sa race :

Qui n’est point de son sang ne peut faire d’affrontAux lauriers immortels qui lui ceignent le front.Lauriers, sacrés rameaux qu’on veut réduire en pou-Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, [dre,L’abandonnerez-vous à l’infâme couteauQui fait choir les méchants sous la main d’un bourreau ?Romains, souffrirez-vous qu’on vous immole un hommeSans qui Rome aujourd’hui cesserait d’être Rome,

Et qu’un Romain s’efforce à tacher le renomD’un guerrier à qui tous doivent un si beau nom ?Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu’il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice :Sera-ce entre ces murs que mille et mille voixFont résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces placesQu’on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d’hon-Témoins de sa vaillance et de notre bonheur ? [neurTu ne saurais cacher sa peine à sa victoire ?

Dans les murs, hors des murs, tout parle desa gloire,Tout s’oppose à l’effort de ton injuste amour,

Qui veut d’un si bon sang souiller un si beau jour.Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d’obstacle.

Vous les préviendrez, sire: et par un juste arrêtVous saurez embrasser bien mieux son intérêt.

Ce qu’il a fait pour elle il peut encor le faire;

Il peut la garantir encor d’un sort contraire.

Sire, ne donnez rien à mes débiles ans :

Rome aujourd’hui m’a vu père de quatre enfants ;Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle :

Il m’en reste encore un, conservez-le pour elle 1 ■:N’ôtez pas à ses murs un si puissant appui ;

Et souffrez, pour finir, que je m’adresse à lui.

Horace, ne crois pas que le peuple stupide

1 Quoiqu’on effet tout ce cinquième acte ne soit qu’un plai-doyer hors d’œuvre, et dans lequel personne ne craint pourl’accusé, cependant il y a de temps en temps des maximes pro-fondes, nobles, justes, qu’on écoutait autrefois avec grand plai-sir. Pascal même, qui faisait un recueil de toutes les penséesqui pouvaient servir à établir un ouvrage qu’il n’a jamais pufaire, n’a pas manqué de mettre dans son agenda cette penséede Corneille : Il faut plaire aux esprits bienfaits. (V.) — Pas-cal n’acheva point cet ouvrage, parce qu’il fut enlevé par unemort prématurée ; mais il est téméraire peut-être de dire qu’iln’availjamaispu le faire : il serait diflicile de déterminer ce quiétait impossible à Pascal. ( P.'

Soit le maître absolu d’un renom bien solide.

Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit,

Mais un moment l’élève , un moment le détruit ;

Et ce qu’il contribue à notre renomméeToujours en moins de rien se dissipe en fumée.

C’est aux rois, c’est aux grands, c’est aux esprits bienA voir la vertu pleine en ses moindres effets ; [faitsC’est d’eux seuls qu’on reçoit la véritable gloire ;

Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.

Vis toujours en Horace; et toujours auprès d’euxTon nom demeurera grand, illustre, fameux,

Bien que l’occasion, moins haute ou moins brillante,D’un vulgaire ignor nt trompe l’injuste attente.

Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,Et pour servir encor ton pays et ton roi.

Sire , j’en ai trop dit : mais l’affaire vous touche;

Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

VALÈRE.

Sire, permettez-moi...

TULLE.

Valère, c’est assez;

Vos discours par les leurs ne sont pas effacés;

J’en garde en mon esprit les forces plus pressantes ■,Et toutes vos raisons me sont encor présentes.

Cette énorme action faite presque à nos yeuxOutrage la nature, et blesse jusqu’aux dieux.

Un premier mouvement qui produit un tel crimeNe saurait lui servir d’excuse légitime :

Les moins sévères lois en ce point sont d’accord ;

Et si nous les suivons, il est digne de mort.

Si d’ailleurs nous voulons regarder le coupable,

Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,Vient de la même épée et part du même brasQui me fait aujourd’hui maître de deux États.

Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,Parlent bien hautement en faveur de sa vie :

Sans lui j’obéirais où je donne la loi ,

Et je serais sujet où je suis deux fois roi.

Assez de bons sujets dans toutes les provinces [ces :Par des vœux impuissants s’acquittentvers leursprin-Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pasPar d’illustres effets assurer leurs États;

Et l’art et le pouvoir d’affermir des couronnesSont des dons que le ciel fait à peu de personnes.

De pareils serviteurs sont les forces des rois,

Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.

Qu’elles se taisent donc, que Rome dissim uleCe que dès sa naissance elle vit en Romule ;

Elle peut bien souffrir en son libérateurCe qu’elle a bien souffert en son premier auteur.

1 Force s’emploie au pluriel pour les forces du corps, pourcelles d’uo Etat, mais non pour un discours. Pl us est une faute.(V.)