EXAMEN D’HORACE.
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Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime :
Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime ;
Sa chaleur généreuse a produit ton forfait ;
D’une cause si belle il faut souffrir l’effet.
Vis pour servir l’État; vis, mais aime Valère :
Qu’il ne reste entre vous ni haine ni colère ;
Et soit qu’il ait suivi l’amour ou le devoir,
Sans aucun sentiment 1 résous-toi de le voir.
Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse ;Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesse :C’est en séchant vos pleurs que vous vous montrerezLa véritable sœur de ceux que vous pleurez.
Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice;Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice,
Si nos prêtres, avant que de sacrifier,
Ne trouvaient les moyens de le purifier :
Son père en prendra soin; il lui sera facileD’apaiser tout d’un temps les mânes de Camille.
Je la plains ; et pour rendre à son sort rigoureuxCe que peut souhaiter son esprit amoureux,Puisqu’en un même jour l’ardeur d’un même zèleAchève le destin de son amant et d’elle,
J e veux qu’un même jour, témoin de leurs deux morts,En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
EXAMEN D’HORACE.
C’est une croyance assez générale que cette pièce pour-rait passer pour la plus belle des miennes, si les derniersactes répondaient aux premiers. Tous veulent que la mortde Camille en gâte la fin, et j’en demeure d’accord; maisje ne sais si tous en savent la raison. On l’attribue commu-nément à ce qu’on voit cette mort sur la scène; ce qui se-rait plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que,quand elle voit son frère mettre l’épée à la main, la frayeur,si naturelle au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et re-cevoir le coup derrière le théâtre, comme je le marquedans cette impression. D’ailleurs, si c’est une règle de nele point ensanglanter, elle n’est pas du temps d’Aristote,qui nous apprend que pour émouvoir puissamment il fautde grands déplaisirs, des blessures et des morts en spec-tacle. Horace ne veut pas que nous y hasardions les évé-nements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses en-fants ; mais je ne vois pas qu’il en fasse une règle généralepour toutes sortes de morts, ni que l’emportement d’unhomme passionné pour sa patrie contre une sœur qui lamaudit en sa présence avec des imprécations horribles, soitde même nature que la cruauté de cette mère. Sénèquel’expose aux yeux du peuple, en dépit d’Horace; et, chezSophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu’il setue. L’adoucissement que j’apporte dans le second de cesdiscours pour rectifier la mort de Clytemnestre ne peut
1 II faudrait ressentiment. (P.)
être propre ici à celle de Camille. Quand elle s’enferreraitd’elle-même par désespoir en voyant son frère l’épée il lamain, ce frère ne laisserait pas d’être criminel de l’avoirtirée contre elle, puisqu’il n’y a point de troisième per-sonne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup qu’ellerecevrait, comme peut faire Oreste à Ægislhe. D’ailleurs,ITiistoire est trop connue pour retrancher le péril qu’ilcourt d’une mort infâme après l’avoir tuée; et la défenseque lui prête son père pour obtenir sa grâce n’aurait plusde lieu, s’il demeurait innocent. Quoi qu’il en soit, voyonssi cette action n’a pu causer la chute de ce poème que parlà, et si elle n’a point d’autre irrégularité que de blesserles yeux.
Comme je n’ai point accoutumé de dissimuler mes dé-fauts, j’en trouve ici deux ou trois assez considérables. Lepremier est que cette action, qui devient la principale dela pièce, est momentanée, et n’a point cette juste grandeurque lui demande Aristote, et qui consiste en un commen-cement, un milieu, et une lin. Elle surprend tout d’uncoup; et toute la préparation que j’y ai donnée par la pein-ture de la vertu farouche d’Horace, et par la défense qu’ilfait à sa sœur de regretter qui que ce soit de lui ou de sonamant qui meure au combat, n’est point suffisante pourfaire attendre un emportement si extraordinaire, et servirde commencement à cette action.
Le second défaut est que cette mort fait une action dou-ble par le second péril où tombe Horace après être sortidu premier. L’unité de péril d’un héros dans la tragédiefait l’unité d’action; et quand il en est garanti, la pièce estfinie, si ce n’est que la sortie même de ce péril l’engage sinécessairement dans un autre, que la liaison et la conti-nuité des deux n’en fasse qu’une action; ce qui n’arrivepoint ici, où Horace revient triomphant sans aucun besoinde tuer sa sœur, ni même de parler à elle; et l’action se-rait suffisamment terminée à sa victoire. Cette chute d’unpéril en l’autre, sans nécessité, fait ici un effet d’autantplus mauvais, que d’un péril public, où il y va de toutl’État, il tombe en un péril particulier, où il n’y va que desa vie; et, pour dir e encore plus, d’un péril illustre, on ilne peut succomber que glorieusement, en un péril infâme,dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez, pour troisièmeimperfection, que Camille, qui ne tient que le secondrang dans les trois premiers actes, et y laisse le premier àSabine, prend le premier en ces deux derniers, où cetteSabine n’est plus considérable; et qu’ainsi s’il y a égalitédans les mœurs, il n’y en a point dans la dignité des per-sonnages, où se doit étendre ce précepte d’Horace :
Servetur ad imum
Qualis ab incepto professent, etsibi constet.
, Ce défaut en Rodelinde a été une des principales causesdu mauvais succès de Pertharite , et je n’ai point encore vusur nos théâtres cette inégalité de rang en un même ac-teur, qui n’ait produit un très-méchant effet. Il serait bond’en établir une règle inviolable.
Du côté du temps, l’action n’est point trop pressée, etn’a rien qui ne me semble vraisemblable. Pour le lieu ,'bienque l’unité y soit exacte, elle n’est pas sans quelque con-trainte. Il est constant qu’Horace et Curiace n’ont pointde raison de se séparer du reste de la famille pour corm