Band 
Tome premier.
Seite
286
JPEG-Download
 

286

EXAMEN D’HORACE.

mencer le second acte; et c’est une adresse de théâtre den’en donner aucune, quand on n’en peut donner de bon-nes. L’attachement de l’auteur à l’action présente souventne lui permet pas de descendre à l’examen sévère de cettejustesse, et ce n’est pas un crime que de s’en prévaloir pourl’éblouir, quand il est malaisé de le satisfaire.

Le personnage de Sabine est assez heureusement in-venté , et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport àl’histoire, qui marque assez d’amitié et d’égalité entre lesdeux familles pour avoir pu faire cette double alliance.

Elle ne sert pas davantage à l’action que l’infante à celledu Cid, et ne fait que se laisser toucher diversement,comme elle, à la diversité des événements. Néanmoins ona généralement approuvé celle-ci, et condamné l’autre.J’en ai cherché la raison, et j’en ai trouvé deux : l’une estla liaison des scènes, qui semble, s’il m’est permis de par-ler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu que,dans le Cid, toutes celles de l’infante sont détachées, et pa-raissent hors d’œuvre :

Tantum sériesjuncturaque polïet.

L’autre, qu’ayant une fois posé Sabine pour femme d’Ho-race, il est nécessaire que tous (es incidents de ce poèmelui donnent les sentiments qu’elle en témoigne avoir, parl’obligation qu’elle a de prendre intérêt à ce qui regardeson mari et ses frères ; mais l’infante n’est point obligéed’en prendre aucun en ce qui touche le Cid ; et si elle aquelque inclination secrète pour lui, il n’est point besoinqu’elle en fasse rien paraître, puisqu’elle ne produit aucuneffet.

L’oracle qui est proposé au premier acte trouve son vraisens à la conclusion du cinquième. Il semble clair d’abord,et porte l’imagination à un sens contraire ; et je les aimeraismieux de cette sorte sur nos théâtres, que ceux qu’on faitentièrement obscurs, parce que la surprise de leur véritableeffet en est plus belle. J’en ai usé ainsi encore dans \'An-dromède et dans l’ Œdipe. Je ne dis pas la même chose dessonges, qui peuvent faire encore un grand ornement dansla protase, pourvu qu’on ne s’en serve pas souvent. Jevoudrais qu’ils eussent l’idée de la tin véritable de la pièce,mais avec quelque confusion qui n’en permît pas l’intelli-gence entière. C’est ainsi que je m’en suis servi deux fois,ici et dans Polyeucte, mais avec plus d’éclat et d’artificedans ce dernier poème, où il marque toutes les particula-rités de l’événement, qu’en celui-ci, où il ne fait qu’expri-mer une ébauche tout à fait informe de ce qui doit arriverde funeste.

Il passe pour constant que le second acte est un des pluspathétiques qui soient sur la scène, et le troisième un desplus artificieux. Il est soutenu de la seule narration de lamoitié du combat des trois frères, qui est coupée très-heu-reusement pour laisser Horace le père dans la colère et ledéplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie

dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter danscette erreur, de se servir de l’impatience d’une femme quisuit brusquement sa première idée, et présume le combatachevé, parce qu’elle a vu deux Horaces par terre, et letroisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé etplus judicieux, n’eût pas été propre à donner cette faussealarme; il eût dû prendre plus de patience, afin d’avoirplus de certitude de l’événement, et n’eùt pas été excusablede se laisser emporter si légèrement, par les apparences,à présumer le mauvais succès d’un combat dont il n’eùtpas vu la fin.

Bien que le roi n’y paraisse qu’au cinquième, il y estmieux dans sa dignité que dans le Cid, parce qu’il a intérêtpour tout son État dans le reste de la pièce; et, bien qu’iln’y parle point, il ne laisse pas d’y agir comme roi. Ilvient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorerpar cette visite un père dont les fils lui ont conservé sa cou-ronne, et acquis celle d’Albe au prix de leur sang. S’il yfait l’office de juge, ce n’est que par accident; et il le faitdans ce logis môme d’Horace, par la seule contrainte qu’im-pose la règle de l’unité de lien. Tout ce cinquième est en-core une des causes du peu de satisfaction que laisse cettetragédie : il est tout en plaidoyers ; et ce n’est pas là la placedes harangues ni des longs discours : ils peuvent être sup-portés en un commencement de pièce, où l’action n’estpas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agirque discourir. L’attention de l’auditeur, déjà lassée, serebute de ces conclusions qui traînent et tirent la fin enlongueur.

Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digneaccusateur d’Horace, parce que, dans la pièce, il n’a pasfait voir assez de passion pour Camille; à quoi je répondsque ce n’est pas à dire qu’il n’en eût une très-forte, maisqu’un amant mal voulu ne pouvait se montrer de bonnegrâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignait a unamant aimé. Il n’y avait point de place pour lui au pre-mier acte, et encore moins au second : il fallait qu’il tintson rang à l’armée pendant le troisième; et il se montre auquatrième, sitôt que la mort de son rival fait quelque ou-verture à son espérance : il tâche à gagner les bonnesgrâces du père par la commission qu’il prend du roi de luiapporter les glorieuses nouvelles de l’honneur que ce princelui veut faire; et, par occasion, il lui apprend la victoirede son fils, qu’il ignorait. Il ne manque pas d’amour du-rant les trois premiers actes, mais d’un temps propre à letémoigner; et, dès la première scène de la pièce, il paraitbien qu’il rendait assez de soins à Camille, puisque Sabines’en alarme pour son frère. S’il ne prend pas le procédéde France, il faut considérer qu’il est Romain, et dansRome, où il n’aurait pu entreprendre un duel contre unautre Romain sans faire un crime d’État, et que j’en au-rais fait un de théâtre, si j’avais habillé un Romain à lafrançaise.

FIN D’HORACE.