29-i CINNA, ACTE II, SCÈNE I.
A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.
Porte, porte chez lui cette mâle assurance,
Digne de notre amour, digne de ta naissance ;Meurs, s’il y faut mourir, en citoyen romain,
Et par un beau trépas couronne un beau dessein.Ne crains pas qu’après toi rien ici me retienne;
Ta mort emportera mon âme vers la tienne ;
Et mon cœur, aussitôt percé des mêmes coups...
CINNA.
Ah ! souffrez que tout mort je vive encore en vous ;Et du moins en mourant permettez que j’espèreQue vous saurez venger l’amant avec le père.
Rien n’est pour vous à craindre ; aucun de nos amisNe sait ni nos desseins, ni ce qui m’est promis;
Et, leur parlant tantôt des misères romaines,
Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines,
De peur que mon ardeur, touchant vos intérêts,D’un si parfait amour ne trahît les secrets ;
Il n’est su que d’Évandre et de votre Fulvie.
ÆMILIE.
A vec moins de frayeur je vais donc chez Livie,Puisque dans ton péril il me reste un moyenDe faire agir pour toi son crédit et le mien :
Mais si mon amitié par là ne te délivre,
N’espère pas qu’enfin je veuille te survivre.
Je fais de ton destin des règles à mon sort,
Et j’obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort '.
CINNA.
Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.
ÆMILIE.
Va-t’en, et souviens-toi seulement que je t’aime *.
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE \
AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de
COURTISANS.
AUGUSTE.
Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici.
Vous, Cinna, demeurez , et vous, Maxime, aussi.
( Tous se retirent, à la réserve de Cinna et deMaxime. )
Cet empire absolu sur la terre et sur l’onde,
1 Je suivrai ta mort n’exprime pas ce que l’auteur veut dire,je mourrai après toi. (Y. )
2 Seulement fait là an mauvais effet; car Cinna doit se sou-venir de son entreprise et de ses amis. — On ne remarque ceslégères inadvertances qu’en faveur des étrangers et des com-mençants. (V.)
3 Corneille, dans son examen de Cinna, semble se condam-
Ce pouvoir souverain que j’ai sur tout le monde,Cette grandeur sans bornes et cet illustre rang, .
Qui m’a jadis coûté tant de peine et de sang ',
ner d’avoir manqué à l’unité de lieu. Le premier acte, dit-il,se passe dans V appartement d’Êmilie, le second dans celuid’Auguste; mais il fait aussi réflexion que l’unité s’étend àtout le palais; il est impossible que cette unité soit plus rigou-reusement observée. Si on avait eu des théâtres véritables, unescène semblable à celle de Vieence, qui représentât plusieursappartements, les yeux des spectateurs auraient vu ce que leuresprit doit suppléer. C’est la faute des constructeurs quand unthéâtre ne représente pas les différents endroits où se passel’action, dans une même enceinte, une place, un temple, unpalais, un vestibule, un cabinet, etc. II s’en fallait beaucoupque le théâtre fût digne des pièces de Corneille. C’est une choseadmirable sans doute d’avoir supposé cette délibération d’Au-guste avec ceux memes qui viennent de faire serment de l’as-sassiner : sans cela, cette scène serait plutôt un beau morceaude déclamation qu’une belle scène de tragédie. (Y.)
I Cet empire absolu, ce pouvoir souverain, la terre etl’onde, tout le monde, et cet illustre rang, sont une redon-dance, un pléonasme, une petite faute.
Fénelon, dans sa lettre à l’Académie sur l’éloquence, dit :« II me semble qu’on a donné souvent aux Romains un discours« trop fastueux ; je ne trouve point de proportion entre l’em-« phase avec laquelle Auguste parledans latragédiedeCinnaet« la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint. » Il estvrai : mais ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur lethéâtre que dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l’en-flure et la simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefoispassé les bornes.
L’archevêque de Cambrai avait d’autant plus raison de re-prendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédienschargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectationdans l’habillement, dans la déclamation, et dans les gestes. Onvoyait Auguste arriver avec la démarche d’un matamore, coifféd’une perruque carrée qui descendait par-devant jusqu’à laceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier, etsurmontée d’un large chapeau avec deux rangs de plumes rou-ges. Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur unthéâtre de marionnettes, était quelque chose de bien étrange;il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maximeet Cinna étaient sur deux petits tabourets. La déclamation am-poulée répondait parfaitement à cet étalage ; et surtout Augustene manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en basavec un noble dédain, en prononçant ces vers :
Enfin tout ce qu’adore en ma haute fortune
D’un courtisan flatteur la présence importune.
II faisait bien sentir que c’était eux qu’il regardait comme descourtisans flatteurs. En effet, il n’y a rien dans le commence-ment de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent êtrejoués ainsi. Auguste n’a point encore parlé avec bonté, avecamitié à Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que deson pouvoir absolu sur la terre et sur l’onde : on est même unpeu surpris qu’il leur propose tout d’un coup son abdication del’empire, et qu’il les ait demandés avec tant d’empressementpour écouter une résolution si soudaine, sans aucune prépara-tion, sans aucun sujet, sans aucune raison prise de l’état pré-sent des choses.
Lorsque Auguste examinait avec Agrippa et avec Mécène s’ildevait conserver ou abdiquer sa puissance, c’était dans des oc-casions critiques qui amenaient naturellement cette délibéra-tion , c’était dans l’intimité de la conversation, c’était dans deseffusions de cœur. Peut-être cette scène eut-elle été plus vrai-semblable, plus théâtrale, plus intéressante, si Auguste avaitcommencé par traiter Cinna et Maxime avec amitié, s’il leur