CINNA, ACTE
Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ?Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,
Autant que de César la vie est odieuse ;
Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas 1 2 où l’honneur te convie* :Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,Qu’aussi bien que la gloire Æmilie est ton prix ;Quetumedoistoncœur, que mes faveurst’attendent 3 4 ,Que tes jours me sont chers, que les miens en dépen-Mais quelle occasion mène Évandre vers nous ? [dent.
SCÈNE IV.
CINNA, ÆMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.
ÉVANDRE.
Seigneur, César vous mande , et Maxime avec vous L
CINNA.
Et Maxime avec moi ! Le sais-tu bien, Évandre ?
ÉVANDRE.
Polyclète est encor chez vous à vous attendre,
Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
Si ma dextérité n’eût su l’en empêcher ;
Je vous en donne avis, de peur d’une surprise.
Il presse fort.
ÆMILIE.
Mander les chefs de l’entreprise !
Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.
CINNA.
Espérons mieux, de grâce.
ÆMILIE.
Ah, Cinna ! je te perds !
Et les dieux, obstinés à nous donner un maître,
Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.
1 II faudrait, va, marche; on ne dit pas plus allons mar-cher qu'allons aller. (V.)
2 Convie est une très-belle expression ; elle était très-usitéedans le grand siècle de Louis XIV. Il est à souhaiter que ce motcontinue d’être en usage. (V.)
3 Ailleurs ce mot de faveurs exciterait le ris et le murmure ;mais ce mol est ici confondu dans la foule des beautés de cettescène, si vive, si éloquente et si romaine. (Y.)
4 L’intrigue est nouée dès le premier acte ; le plus grand inté-rêt et le plus grand péril s’y manifestent : c’est un coup dethéâtre. Remarquez que l’on s’intéresse d’abord beaucoup ausuccès de la conspiration de Cinna et d’Émilie : 1° parce quec’est une conspiration ; 2 ° parce que l’amant et la maîtressesont en danger ; 3° parce que Cinna a peint Auguste avec toutesles couleurs que les proscriptions méritent, et que dans son ré-cit il a rendu Auguste exécrable; 4° parce qu’il n’y a point despectateur qui ne prenne dans son cœur le parti de la liberté. Ilest important de faire voir que, dans ce premier acte, Cinna etÉmilie s’emparent de tout l’intérêt; on tremble qu’ils ne soientdécouverts. Vous verrez qu’ensuite cet intérêt change, et vousjugerez si c’est un défaut ou non. (V.)
1, SCÈNE IV. 293
Il n’en faut point douter, Auguste a tout appris.
Quoi, tous deux! et sitôt que le conseil est pris !
CINNA.
Je ne vous puis celer que son ordre m’étonne;
Mais souvent il m’appelle auprès de sa personne ;Maxime est comme moi de ses plus confidents,
Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.
ÆMILIE.
Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
Cinna, ne porte point mes maux jusqu’à l’extrême ;Et puisque désormais tu ne peux me venger,
Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger;
Fuis d’Auguste irrité l’implacable colère.
Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père 1 ;N’aigris point ma douleur par un nouveau tourment ;Et ne me réduis point à pleurer mon amant.
CINNA.
Quoi ! sur l’illusion d’une terreur panique.
Trahir vos intérêts et la cause publique !
Par cette lâcheté moi-même m’accuser,
Et tout abandonner quand il faut tout oser !
Que feront nos amis si vous êtes déçue ?
ÆMILIE.
Mais que deviendras-tu si l’entreprise est sue?
CINNA.
S’il est pour me trahir des esprits assez bas,
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas ;
Vous la verrez, brillante au bord des précipices,
Se couronner de gloire en bravant les supplices,Rendre Auguste jaloux du sang qu’il répandra,
Et le faire trembler alors qu’il me perdra.
Je deviendrais suspect à tarder davantage.
Adieu. Raffermissez ce généreux courage.
S’il faut subir le coup d’un destin rigoureux,
Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux * :Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie,Malheureux de mourir sans vous avoir servie.
ÆMILIE.
Oui, va, n’écoute plus ma voix qui te retient ;
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.Pardonne à mon amour cette indigne faiblesse.
Tu voudrais fuir en vain, Cinna , je le confesse ;
Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir
1 Peut-être ces pleurs, disent les critiques sévères, sont unpeu trop de commande: peut-être n’est-il pas bien naturel qu’onpleure son père au bout de vingt ans; et il est certain que lesspectateurs ne pleurent point ce Toranius, père d’Émilie. Maissi Corneille s’élève ici au-dessus de la nature, il ne choque pointla nature : c’est une beauté plutôt qu’un défaut. (V.)
* Boileau reprenait cet heureux et malheureux : il y trou-vait trop de recherche et je ne sais quoi d’alambiqué. On peutdire heureux dans mon malheur, l’exact et l’élégant Racinel’a dit ; mais être à la fois heureux et malheureux, expliquer etretourner cette antithèse, cette énigme, cela n’est pas de lavéritable éloquence. (Y.)