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Tome premier.
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CINNA, ACTE II, SCÈNE I.

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Plus qui l’ose quitter le juge mal acquis.

N’imprimez pas, seigneur, cette honteuse marqueA ces rares vertus qui vous ont fait monarque ;

Vous l’êtes justement, et c’est sans attentatQue vous avez changé la forme de l’État.

Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre 1Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ;

Vos armes l’ont conquise, et tous les conquérantsPour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;

Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces,Gouvernant justement, ils s’en font justes princes :C’est ce que fit César ; il vous faut aujourd’huiCondamner sa mémoire, ou faire comme lui 2 .

Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,

César fut un tyran, et son trépas fut juste,

Et vous devez aux dieux compte de tout le sangDont vous l’avez vengé pour monter à son rang.

N’en craignez point, seigneur, les tristes destinées ;Un plus puissant démon veille sur vos années :

On a dix fois sur vous attenté sans effet,

Et qui l’a voulu perdre au même instant l’a fait 3 * .

On entreprend assez, mais aucun n’exécute;

Il est des assassins, mais il n’est plus de Brute :

Enfin , s’il faut attendre un semblable revers,

Il est beau de mourir maître de l’univers.

C’est ce qu’en peu de mots j’ose dire ; et j’estimeQue ce peu que j’ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME.

Oui, j’accorde qu’Auguste a droit de conserverL’empire où sa vertu l’a fait seule arriver,

Et qu’au prix de son sang, au péril de sa tête,

Il a fait de l’État une juste conquête :

Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitterLe fardeau que sa main est lasse de porter,

Qu’il accuse par là César de tyrannie,

Qu’il approuve sa mort, c’est ce que je dénie.

Rome est à vous, seigneur, l’empire est votre bien ;Chacun en liberté peut disposer du sien ;

Il le peut à son choix garder, ou s’en défaire :

Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,

1 Comme il faut des remarques grammaticales, surtout pourles étrangers, on est obligé d’avertir que dessous est adverbe,et n’est point préposition : Est-il dessus P est-il dessous P ilest sous vous; il est sous lui. (V.)

2 Le mot défaire est prosaïque et vague : régner comme luieut mieux valu. (V.)

3 On ne sait point à quoi se rapporte le perdre; on pourraitentendre par ce vers, ceux qui ont attenté sur vous se sontperdus. Il faut éviter ce mot faire, surtout à ia iin d’un vers;petite remarque, mais utile. Ce moi faire est trop vague : il neprésente ni idée déterminée ni image; il est lâche, il est pro-saïque. (y.) — Le perdre se rapporte évidemment et nécessai-rement à César. On a tenté inutilement dix conspirations contre

Auguste, et il n’en a fallu qu’une pour perdre César. Par quelle

étrange inattention ce sens si naturel peut-il être échappé à Vol-

taire? (P.)

Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,

Esclave des grandeurs où vous êtes monté!Possédez-les, seigneur, sans qu’elles vous possèdent,Loin de vous captiver, souffrez qu’elles vous cèdent;Et faites hautement connaître enfin à tousQue tout ce qu’elles ont est au-dessous de vous.Votre Rome autrefois vous donna la naissance 1 ;Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;

Et Cinna vous impute à crime capitalLa libéralité vers le pays natal 2 !

Il appelle remords l’amour de la patrie!

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie,

Et ce n’est qu’un objet digne de nos mépris,

Si de ses pleins effets l’infamie est le prix 3 !

Je veux bien avouer qu’une action si belleDonne à Rome bien plus que vous ne tenez d’elle ,Mais commet-on un crime indigne de pardon 4,Quand la reconnaissance est au-dessus du don ?Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire :Votre gloire redouble à mépriser l’empire;

Et vous serez fameux chez la postérité,

Moins pour l’avoir conquis que pour l’avoir quitté.Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême.Mais pour y renoncer il faut la vertu même;

Et peu de généreux vont jusqu’à dédaigner,

Après un sceptre acquis, la douceur de régner 5 .

Considérez d’ailleurs que vous régnez dans Rome,Où , de quelque façon que votre cour vous nomme,On hait la monarchie ; et le nom d’empereur,Cachant celui de roi, ne fait pas moins d’horreur.

Ils passent 6 pour tyran quiconque s’y fait maître ;

1 La tyrannie du vers amène très-mal à propos ce mot oiseuxautrefois. (V.)

2 Le pays natal n’est pas du style noble. La libéralité n’estpas le mot propre : car rendre la liberté à sa patrie est bienplus que liberaliias Augusti. (V.)

3 Cette phrase n’a pas la clarté, l’élégance, la justesse néces-saires. La vertu est donc un objet digne de nos mépris, si l’in-famie est le prix de ses pleins effets. Remarquez de plus qu’i/t-famie n’est pas le mot propre : il n’y a point d’infamie à renon-cer à l’empire. (Y. )

4 La rime a encore produit cet hémistiche, indigne de par-don: ce n’est assurément pas un crime impardonnable de don-ner plus qu’on n’a reçu. Les vers, pour être bons, doivent avoirl’exactitude de la prose, en s’élevant au-dessus d’elle. (Y.)

5 Après un sceptre acquis ; cet hémistiche n’est pas heu-reux , et ces deux vers sont de trop après celui-ci :

Mais pour y renoncer il faut la vertu même.

C’est toujours gâter une belle pensée que de vouloir y ajou-ter; c’est une abondance vicieuse. (V.)

6 Les éditeurs modernes ( et sous cette dénomination nouscomprenons tous ceux postérieurs à Thomas Corneille) ont misce verbe au singulier. Voltaire a même pris soin de justifiercette leçon, en disant : « Cet il qui était autrefois un tour très-« heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli. Il est un tyran ce-a lui qui asservit son pays; il est un perfide celui qui