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CINNA, ACTE II, SCÈNE I.
Qui lesert, pour esclave,et quil’aiine, pour traître 1 ;Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu 2 ,
Et pour s’en affranchir tout s’appelle vertu.
Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines :On a fait contre vous dix entreprises vaines ;Peut-être que l’onzième est prête d’éclater,
Et que ce mouvement qui vous vient d’agiterN’est qu’un avis secret que le ciel vous envoie,
Qui pour vous conserver n’a plus que cette voie.
Ne vous exposez plus à ces fameux revers.
Il est beau de mourir maître de l’univers ;
Mais la plus belle mort souille notre mémoire,Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.
CINNA.
Si l’amour du pays doit ici prévaloir,
C’est son bien seulement que vous devez vouloir;
Et cette liberté, qui lui semble si chère,
N’est pour Rome, seigneur, qu’un bien imaginaire,Plus nuisible qu’utile, et qui n’approche pasDe celui qu’un bon prince apporte à ses États :
Avec ordre et raison les honnneurs il dispense,
Avec discernement punit et récompense,
Et dispose de tout en juste possesseur,
Sans rien précipiter, de peur d'un successeur.
Mais quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tu-Ea voix de la raison jamais ne se consulte; [multe :Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,L’autorité livrée aux plus séditieux.
Ces petits souverains qu’il fait pour une année,Voyant d’un temps si court leur puissance bornée,Des plus heureux desseins font avorter le fruit,
De peur de le laisser à celui qui les suit; [nent,Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordon-Dans le champ du public largement ils moissonnent,Assurés que chacun leur pardonne aisément,Espérant à son tour un pareil traitement :
Le pire des États, c’est l’État populaire 3 .
« manque à sa parole. On a encore conservé ce tour : Ils sonta dangereux ces ennemis du théâtre, ces rigoristes ou-« très. »
Mais les éditions publiées par Corneille de son vivant, cellemême donnée par son frère en IG92, sont uniformes sur cepoint, et portent ifs passent, au pluriel. Tout fait présumerque Corneille, sous-enlendant les Romains, remplacés ici parle pronom, a voulu donner à passer une signification active,que ce verbe n’a pas conservée. Le sens de ce vers est : LesRomains tiennent pour tyran quicojique s’y fait maître.
1 Voilà encore de cette abondance superflue et stérile. Pour-quoi celui qui aime un usurpateur ést-il traître? Il n’est certai-nement pas traître parce qu’il l’aime. Quand on a dit qu’il estesclave, on a tout dit; le reste est inutile. (V.)
2 On ne se sert plus du terme mol. De plus, ces trois épi-thètes forment un vers trop négligé ; la précision y perd, et lesens n’y gagne rien. (V.)
3 Quelle prodigieuse supériorité de la belle poésie sur laprose ! Tous les écrivains politiques ont délayé ces pensées ; au-cun a-t-il approché de la force, de la profondeur, de la netteté,
AUGUSTE.
Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
Cette haine des rois que depuis cinq cents ansAvec le premier lait sucent tous ses enfants,
Pour l’arracher des cœurs , est trop enracinée.
MAXIME.
Oui, seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée ;Son peuple, qui s’y plaît, en fuit la guérison :
Sa coutume l’emporte, et non pas la raison ;
Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,
Est une heureuse erreur dont il est idolâtre,
Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,
L’a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
Son épargne s’enfler du sac de leurs provinces.
Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs prin-J’ose dire, seigneur, que par tous les climats [ces ?Ne sont pas bien reçus toutes sortes d’États,
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
Qu’on ne saurait changer sans lui faire une injure :Telle est la loi du ciel, dont la sage équitéSème dans l’univers cette diversité.
Les Macédoniens aiment le monarchique,
Et le reste des Grecs la liberté publique :
Les Parthes, les Persans veulent des souverains;
Et le seul consulat est bon pour les Romains.
CINNA.
Il est vrai que du ciel la prudence infinieDépart à chaque peuple un différent génie;
Mais il n’est pas moins vrai que cet ordre des cieuxChange selon les temps comme selon les lieux.
Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ;
Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,
Et reçoit maintenant de vos rares bontésLe comble souverain de ses prospérités.
Sous vous, l’État n’est plus en pillage aux armées;Les portes de Janus par vos mains sont fermées,
Ce que sous ses consuls on n’a vu qu’une fois,
Et qu’a fait voir comme eux le second de ses rois
de la précision de ces discours de Cinna et de Maxime? tous lescorps de l'Etat auraient dù assister à cetle pièce pour apprendreà penser et à parler; ils ne faisaient que des harangues ridicu-les, qui sont la honte de la nation. Corneille était un maîtredont ils avaient besoin; mais un préjugé, plus barbare encoreque ne l’était l’éloquence du barreau et de la chaire, a souventempêché plusieurs magistrats très-éclairés d’imiter Cicéron etHorlensius, qui allaient entendre des tragédies fort inférieuresà celles de Corneille. Ainsi les hommes pour qui ces piècesétaient faites ne les voyaient pas. Le parterre n’élait pas dignede ces tableaux de la grandeur romaine. Les femmes ne vou-laient que de l’amour; bientôt on ne traita plus que l’amour, etpar là on fournit à ceux que leurs petits talents rendent jalouxde la gloire des spectacles un malheureux prétexte de s’élevercontre le premier des beaux-arts. Nous avons eu un chancelierqui a écrit sur l’art dramatique, et on a observé que de sa vieil n’alla au spectacle; mais Scipion, Caton, Cicéron, César, yallaient. (V.)