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Tome premier.
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298
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298 CINNA, ACTE

MAXIME.

Les changements d’État que fait l’ordre célesteNe coûtent point de sang, n’ont rien qui soit funeste 1 .

CINNA.

C’est un ordre des dieux quijamaisnese rompt,[font.De nous vendre un peu cher les grands biens qu’ils nousL’exil des Tarquin même ensanglanta nos terres,

Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

MAXIME.

Donc Votre aïeul Pompée au ciel a résistéQuand il a combattu pour notre liberté 2 ?

CINNA.

Si le ciel n’eût voulu que Rome l’eût perdu,

Par les mains de Pompée il l’aurait défendu :

Il a choisi sa mort pour servir dignementD’une marque éternelle à ce grand changement,

Et devait cette gloire aux mânes d’un tel homme,D’emporter avec eux la liberté de Rome.

Ce nom depuis longtemps ne sert qu’à l’éblouir,

Et sa propre grandeur l’empêche d’en jouirDepuis qu’elle se voit la maîtresse du monde,

Depuis que la richesse entre ses murs abonde,

Et que son sein, fécond en glorieux exploits,

Produit des citoyens plus puissants que des rois,

Les grands, pour s’affermir achetant des suffrages,Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner,Reçoivent d’eux les lois qu’ils pensent leur donner.

1 J’ai peur que ces raisonnements ne soient pas de la force desautres : ce que dit Maxime est faux ; la plupart des révolutionsont coûté du sang, et d’ailleurs toul se fait par l’ordre céleste.La réponse, que c’est un ordre immuable du ciel de vendrecher ses bienfaits, semble dégénérer en dispute de sophiste, enquestion d’école, et trop s’écarter de cette grande et noble po-litique dont il est ici question.

2 L’objection de votre aïeul Pompée est pressante; maisCinna n’y répond que par un trait d’esprit. Voilà un singulierhonneur fait aux mânes de Pompée, d’asservir Rome pour la-quelle il combattait. Pourquoi le ciel devait-il cet honneur àPompée? Au contraire, s’il lui devait quelque chose, c’était desoutenir son parti, qui était le plus juste. Dans une telle délibé-ration, devant un homme tel qu’Auguste, on ne doit donnerque des raisons solides : ces subtilités ne paraissent pas conve-nir à la dignité de la tragédie. Cinna s’éloigne ici de ce vrai sinécessaire et si beau. Voulez-vous savoir si une pensée est na-turelle et juste? examinez la proposition contraire; si ce con-traire est vrai, la pensée que vous examinez est fausse.

On peut répondre à ces objections que Cinna parle ici con-tre sa pensée. Mais pourquoi parlerait-il contre sa pensée? yest-il forcé? Junie, dans Brilannicus, parle contre son propresentiment, parce que Néron l’écoute: mais ici Cinna est entoute liberté ; s’il veut persuader à Auguste de ne point abdi-quer, il doit dire à Maxime : Laissons là ces vaines disputes ; ilne s’agit pas de savoir si Pompée a résisté au ciel, et si le ciellui devait l’honneur de rendre Rome esclave. Ii s’agit que Romea besoin d’un maitre; il s’agit de prévénir des guerres civiles,etc. Je crois enfin que cette subtilité, dans celte belle scène, estun défaut ; mais c’est un défaut dont il n’y a qu’un grand hommequi soit capable. (V.)

Il, SCÈNE I.

Envieux l’un et l’autre, ils mènent tout par brigues,Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.

Ainsi de Marius Sylla devint jaloux ;

César, de mon aïeul ; Marc-Antoine, de vous :

Ainsi la liberté ne peut plus être utileQu’à former les fureurs d’une guerre civile,

Lorsque, par un désordre à l’univers fatal,

L’un ne veut point de maître, et l’autre point d’égal.

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu’elle s’unisseEn la main d’un bon chef à qui tout obéisse.

Si vous aimez encore à la favoriser,

Otez-lui les moyens de se plus diviser.

Sylla, quittant la place enfin bien usurpée 1 ,

N’a fait qu’ouvrir le champ à César et Pompée,

Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir 2 ,S’il eût dans sa famille assuré son pouvoir.

Qu’a fait du grand César le cruel parricide,

Qu’élever contre vous Antoine avec Lépide,

Qui n’eussent pas détruit Rome par les Romains,

Si César eût laissé l’empire entre vos mains?

Vous la replongerez, en quittant cet empire,

Dans les maux dont à peine encore elle respire,

Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang,

Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que l’amour du pays, que la pitié vous touche ;Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche 3 .Considérez le prix que vous avez coûté:

Non pas qu’elle vous croie avoir trop acheté,

Des maux qu’elle a soufferts elle est trop bien payée;Mais une juste peur tient son âme effrayée :

Si, jaloux de son heur, et las de commander,

Vous lui rendez un bien qu’elle ne peut garder,

S’il lui faut à ce prix en acheter un autre,

Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,

Si ce funeste don la met au désespoir,

Je n’ose dire ici ce que j’ose prévoir.

Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maîtreSous qui son vrai bonheur commence de renaître ;

Et pour mieux assurer le bien commun de tous,

1 Cet enfui gâte la phrase. (Y.)

2 II semble que le malheur des temps ne nous eut pas fait voirCésar et Pompée. La phrase est louche et obscure. Il veut dire:Le malheur des temps ne nous eût pas fait voir le champ ouvertà César et à Pompée. (V.)

3 Ici, Cinna embrasse les genoux d’Auguste, et semble dé-shonorer les belles choses qu’il a dites par une perlklie bien lâ-che qui l-avilit. Cette basf.e perfidie même semble contraire auxremords qu’il aura. On pourrait croire que c’est à Maxime, re-présenté comme un vil scélérat, à faire le personnage de Cinna,et que Cinna devait dire ce que dit Maxime. Cinna, que l’auteurveut et doit ennoblir, devait-il conjurer Auguste à genoux degarder l’empire, pour avoir un prétexte de l’assassiner? On estfâché que Maxime joue ici le rôle d’un digne Romain, et Cinnacelui d’un fourbe qui emploie le raffinement le plus noir pourempêcher Auguste de faire une action qui doit même désarmerEmilie. (V.)