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Tome premier.
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300 CINNA, ACTE

S’il n’eût puni César, Auguste eût moins osé 1 .

CINNA.

La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,

Ont fait rentrer l’État sous des lois tyranniques ;

Mais nous ne verrons point de pareils accidents,Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.

MAXIME.'

Nous sommes encor loin de mettre en évidenceSi nous nous conduirons avec plus de prudence ;Cependant c’en est peu que de n’accepter pasLe bonheur qu’on recherche au péril du trépas.

CINNA.

C’en est encor bien moins, alors qu’on s’imagineGuérir un mal si grand sans couper la racine ;Employer la douceur à cette guérison,

C’est, en fermant la plaie, y verser du poison.

MAXIME.

Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.

CINNA.

Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.

MAXIME.

Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.

CINNA.

On en sort lâchement, si la vertu n’agit.

MAXIME.

Jamais la liberté ne cesse d’être aimable;

Et c’est toujours pour Rome un bien inestimable.

CINNA.

Ce ne peut être un bien qu’elle daigne estimer,

Quand il vient d’une main lasse de l’opprimer :

Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joieLe rebut du tyran dont elle fut la proie ;

Et tout ce que la gloire a de vrais partisansLe hait trop puissamment pour aimer ses présents.

MAXIME.

Donc pour vous Æmilie est un objet de haine ?

2 Maxime veut retourner lebeau vers de Cinna:S’i; eùtpuniSylla, César eût moins osé, et répondre en écho sur la mêmerime; il dit une chose qui a besoin d’être éclaircie. Si Césarn’eùt pas été assassiné, Auguste, son iils adoptif, eut été bienplus aisément le maître, et beaucoup plus maître. Il est vraiqu’il n’y eut point eu de guerre civile ; et c’est par cela mêmeque l’empire d’Auguste eût été mieux affermi, et qu’il eût osédavantage. Il est vrai encore que sans le meurtre de César iln’y eût point eu de proscriptions. Il reste donc à discuter quellea été la véritable cause du triumvirat et des guerres civiles. Oril est indubitable que ces dissertations ne conviennent guère àla tragédie. Quoi! après ces vers : Mais je le retiendrai pourvous en faire part.... Je vous donne Emilie.... Cinna disserte !il n’est pas troublé ! et il le sera ensuite. Quel est le lecteur quine s’attend pas à de violentes agitations dans un tel moment?Si Cinna les éprouvait, si Maxime s’en apercevait, cette situa-tion ne serait-elle pas plus naturelle et plus théâtrale? Encoreune fois, je ne propose cette idée que comme un doute; mais jecrois que les combats du cœur sont toujours plus intéressantsque des raisonnements politiques, et ces contestations qui, au

II, SCÈNE I

CINNA.

La recevoir de lui me serait une gêne

Mais quand j’aurai vengé Rome des maux soufferts ',

Je saurai le braver jusque dans les enfers.

Oui, quand par son trépas je l’aurai méritée,

Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,L’épouser sur sa cendre, et qu’après notre effortLes présents du tyran soient le prix de sa mort 2 .

MAXIME.

Mais l’apparence, ami, que vous puissiez lui plaireTeint du sang de celui qu’elle aime comme un père?Car vous n’êtes pas homme à la violenter.

CINNA.

Ami, dans ce palais on peut nous écouter 3 ,

Et nous parlons peut-être avec trop d’imprudenceDans un lieu si mal propre à notre confidence :Sortons; qu’en sûreté j’examine avec vous,

Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.

fond, sont souvent un jeu d’esprit assez froid. C’est au cœurqu’il faut parler dans une tragédie. (Y. )

1 L’esprit de notre langue ne permet guère ces participes;nous ne pouvons dire des maux soufferts, comme on dit desmaux passés. Soufferts suppose par quelqu'un ; les maux qu'ellea soufferts; il serait à souhaiter que cet exemple de Corneilleeût fait une règle; la langue y gagnerait une marche plus ra-pide. (V. )

2 Cet affermissement de Cinna dans son crime, celte fureurd’épouser Emilie sur le tombeau d’Auguste, cette persévérancedans la fourberie avec laquelle il a persuadé Auguste de ne pointabdiquer, ne font espérer aucun remords; il était naturel qu’ilen eût quand Auguste lui a dit qu’il partagerait l’empire aveclui. Le cœur humain est ainsi fait, il se laisse toucher par le sen-timent présent des bienfaits; et le spectateur n’attend pas d’unhomme qui s’endurcit, lorsqu’il devrait être attendri, qu’il s’at-tendrira après cet endurcissement. Nous donnerons plus dejour à.ce doute dans la suite. ( Y. )

3 Et que peut-il dire de plus fort que ce qu’il a déjà dit? N’a-t-il pas, dans ce même palais, déclaré qu’il veut épouser Emiliesur la cendre d’Auguste? Cette conclusion de l’acte parait unpeu fautive. On sent assez qu’il n’est pas vraisemblable que l’onconspire et qu’on rende compte de la conspiration dans le ca-binet d’Auguste.

Les acteurs sont supposés avoir passé d’un appartement dansun autre : mais si le lieu où ils sont est si mal propre à cetteconfidence , il ne fallait donc pas y dire tous ses secrets; i! va-lait mieux motiver la sortie par lanécessité d’aller tout préparerpour la mort d’Auguste ; c’eût été une raison valable et intéres-sante , et le péril d’Auguste en eut redoublé.

L’observation la plus importante, à mon avis, c’est qu’ici l’in-térêt change. On détestait Auguste ; on s’intéressait beaucoup aCinna : maintenant c’est Cinna qu’on hait ; c’esten faveur d’Au-guste que le cœur se déclare. Lorsque ainsi on s’intéresse tourà tour pour les partis contraires, on ne s’intéresse en effet pourpersonne : c’est ce qui fait que plusieurs gens de lettres regardentCinna plutôt comme un bel ouvrage que comme une tragédieintéressante. (V.)