CINNA, ACTE
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
MAXIME, EUPHORBE.
MAXIME.
Lui-même il m’a tout dit; leur flamme est mutuelle;Il adore Æmilie, il est adoré d’elle;
Mais sans venger son père il n’y peut aspirer 1 ;
Et c’est pour l’acquérir qu’il nous fait conspirer.
EUPHORBE.
Je ne m’étonne plus de cette violence 2
Dont il contraint Auguste à garder sa puissance :
La ligue se romprait s’il s’en était démis 3 4 ,
Et tous vos conjurés deviendraient ses amis.
MAXIME.
Ils servent à l’envi la passion d’un homme
Qui n’agit que pour soi, feignant d’agir pour Rome ;
Et moi, par un malheur qui n’eut jamais d’égal,
Je pense servir Rome, et je sers mon rival !
EUPHORBE.
Vous êtes son rival ?
MAXIME.
Oui, j’aime sa maîtresse,
Et l’ai caché toujours avec assez d’adresse 4 ;
Mon ardeur inconnue, avant que d’éclater,
Par quelque grand exploit la voulait mériter :Cependant par mes mains je vois qu’il me l’enlève ;Son dessein fait ma perte, et c’est moi qui l’achève;J’avance des succès dont j’attends le trépas,
Et pour m’assassiner je lui prête mon bras.
Que l’amitié me plonge en un malheur extrême 5 !
1 Cependant Maxime a été témoin qu’Auguste a donné Émilieà Cinna; il peut donc croire que Cinna peut aspirer à elle sanstuer Auguste. Cinna et Maxime peuvent présumer qu’Émilie netiendra pas contre un tel bienfait. Maxime, surtout, n’a nulleraison de penser le contraire, puisqu’il ne sait point encore siÉmilie cède ou non à la bonté d’Auguste ; et Cinna peut penserqu’Émilie sera touchée, comme il commence lui-même à l’être.Cinna doit sans doute l’espérer, et Maxime doit le craindre ; ildoit donc dire : Émilie sera à lui, soit qu’il cède aux bienfaitsd’Auguste, soit qu’il l’assassine. ( V. )
2 Le mot de violence est peut-être trop fort. Cinna a étalé unfaux zèle, une fourbe éloquente; est-ce là de la violence? (V.)
3 On se démet d’une charge, d'un emploi, d’une dignité ; maison ne se démet pas d’une puissance. L’auteur veut dire ici quela ligue se dissiperait si Auguste renonçait à l’empire. Mais cevers fait entendre si Cinna s’était démis de cette ligue, parceque cet il tombe sur Cinna. C’est une faute très-légère. (V.) —Un roi peut abdiquer, et par conséquent se démettre de sa puis-sance : cette expression nous parait française. ( P. )
4 Ces vers de comédie, et cette manière froide d’exprimerqu’il est rival de Cinna, ne contribuent pas peu à l’avilissementde ce personnage. L’amour qui n’est pas une grande passionn’est pas théâtral. (V.)
5 Ni son amitié, ni son amour n’intéresse. J’ai toujours re-
III, SCÈNE I. 301
EUPHORBE.
L’issue en est aisée, agissez pour vous-même;
D’un dessein qui vous perd rompez le coup fatal,Gagnez une maîtresse, accusant un rival ‘.
Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
Ne vous pourra jamais refuser Æmilie.
MAXIME.
Quoi ! trahir mon ami !
EUPHORBE.
L’amour rend tout permis ;Un véritable amant ne connaît point d’amis 2 ,
Et même avec justice on peut trahir un traître,
Qui pour une maîtresse ose trahir son maître :Oubliez l’amitié, comme lui les bienfaits.
MAXIME.
C’est un exemple à fuir que celui des forfaits.
EUPHORBE.
Contre un si noir dessein tout devient légitime ;
On n’est point criminel quand on punit un crime.
MAXIME.
Un crime par qui Rome obtient sa liberté !
EUPHORBE.
Craignez tout d’un esprit si plein de lâcheté.
L’intérêt du pays n’est point ce qui l’engage ;
Le sien, et non la gloire, anime son courage.
Il aimerait César, s’il n’était amoureux,
Et n’est enfin qu’ingrat, et non pas généreux.
Pensez-vous avoir lu jusqu’au fond de son âme ?Sous la cause publique il vous cachait sa flamme,
Et peut cacher encor sous cette passionLes détestables feux de son ambition.
Peut-être qu’il prétend, après la mort d’Octave,
Au lieu d’affranchir Rome, en faire son esclave,
marqué que cette scène est froide au théâtre ; la raison en estque l’amour de Maxime est insipide : on apprend au troisièmeacte que ce Maxime est amoureux. Si Oreste, dans Andro-maque, n’était rival de Pyrrhus qu’au troisième acte, la pièceserait froide. L’amour de Maxime ne fait aucun effet, et toutson rôle n’est que celui d’un lâche sans aucune passion théâ-trale. (V.)
1 II semble, par la construction,quecesoitÉmilie qui accuse:il fallait en accusant, pour lever l’équivoque; légère inadver-tance qui ne fait aucun tort. (V.)
2 En général, ces maximes et ce terme de véritable amantsont tirés des romans de ce temps-là, et surtout de YAslrée, oùl’on examine sérieusement ce qui constitue le véritable amant.Vous ne trouverez jamais ni ces maximes, ni ces mots, vérita-bles amants, vrais amants, dans Racine. Si vous entendez parvéritable amant un homme agité d’une passion effrénée, fu-rieux dans ses désirs, incapable d’écouter la raison, la vertu, labienséance, Maxime n’est rien de tout cela ; il est de sang-froid ;à peine parle-t-il de son amour : de plus, il est l’ami de Cinnaet son coniident; il doit s’être douté que Cinna aime Émilie, ilvoit qu’Auguste a donné Émilie à Cinna; c’était alors qu’il de-vait éprouver le sentiment de la jalousie. Ni les remords deCinna, ni la jalousie de Maxime, ne remuent l’âme ; pourquoi ?c’est qu’ils viennent trop tard, comme on l’a déjà dit; c’estqu’ils ont disserté au lieu de sentir. (V.)