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CINNA, ACTE III, SCÈNE III.
Mon chagrin t’importune , et le trouble où je suisVeut de la solitude à calmer tant d’ennuis.
MAXIME.
Vous voulez rendre compte à l’objet qui vous blesseDe la bonté d’Octave et de votre faiblesse ;L’entretien des amants veut un entier secret.Adieu. Je me retire en conlident discret '.
SCÈNE III.
CINNA.
Donne un plus digne nom au glorieux empire 2Du noble sentiment que la vertu m’inspire,
Et que l’honneur oppose au coup précipitéDe mon ingratitude et de ma lâcheté ;
Mais plutôt continue à le nommer faiblesse,
Puisqu’il devient si faible auprès d’une maîtresse,Qu’il respecte un amour qu’il devrait étouffer,
Ou que, s’il le combat, il n’ose en triompher.
En ces extrémités quel conseil dois-je prendre?
De quel côté pencher? à quel parti me rendre ?Qu’une âme généreuse a de peine à faillir 3 4 !
Quelque fruit que par là j’espère de cueillir,
Les douceurs de l’amour, celles de la vengeance,
La gloire d’affranchir le lieu de ma naissance,
N’ont point assez d’appâts pour flatter ma raisonS’il les faut acquérir par une trahison,
S’il faut percer le flanc d’un prince magnanimeQui du peu que je suis fait une telle estime 4,
1 Maxime finit son indigne rôle dans cette scène par un versde comédie, et en se retirant comme un valet à qui on dit qu’onveut être seul. L’auteur a entièrement sacrifié ce rôle deMaxime : il ne faut le regarder que comme un personnage quisert à faire valoir les autres. (V.) — Le respect que nous avonspour Corneille, malgré ses fautes, qui appartiennent encoreplus au temps où il écrivait qu’à son génie, nous ferait désirerici des expressions plus mesurées. Le personnage de Maximepeut sans doute causer de l’indignatiou : cependant la tragédien’exclut pas les personnages vicieux ; elle doit éviter seulementce qui est ignoble et bas, et ce qui le devient encore plus parun style trop familier. ( P. )
2 Voici le cas où un monologue est convenable : un hommedans une situation violente peut examiner avec lui-même ledanger de son entreprise, l’horreur du crime qu’il va com-mettre , écouter ou combattre ses remords ; mais il fallait quece monologue fût placé après qu’Auguste l’a comblé d’amiliéet de bienfaits, et non pas après une scène froide avec Maxime.(V.)
3 Ce vers ne prouve-t-il pas ce que j’ai déjà dit, que ce n’étaitpas à Cinna à donner à l’empereur des conseils du fourbe leplus déterminé? S’il a une âme si généreuse, s’il a tant de peineà faillir, pourquoi n’a-t-il pas affermi Auguste dans le desseinde quitter l’empire? S’il a tant de peine à faillir, pourquoin’a t-il pas senti les plus cuisants remords au moment qu’Au-guste lui donnait Émilie? (V.)
4 Ce discours est d’un vil domestique, et non pas d’un sé-nateur romain ; il achève d’avilir son rôle, qui était si mâle, si
fier, si terrible au premier acte. On s’intéressait à Cinna, et àprésent on ne s’intéresse qu’à Auguste. (V.)
Qui me comble d’honneurs, qui m’accable de biens,Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.O coup ! ô trahison trop indigne d’un homme 1 !
Dure, dure à jamais l’esclavage de Rome !
Périsse mon amour, périsse mon espoir,
Plutôt que de ma main parte un crime si noir!
Quoi ! ne m’offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
Et qu’au prix de son sang ma passion achète?
Pour jouir de ses dons faut-il l’assassiner?
Et faut-il lui ravir ce qu’il me veut donner ?
Mais je dépends de vous, ô serment téméraire 2 !
O haine d’Æmilie ! ô souvenir d’un père !
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,Et je ne puis plus rien que par votre congé 3 :
C’est à vous à régler ce qu’il faut que je fasse ;
C’est à vous, Æmilie, à lui donner sa grâce ;
Vos seules volontés président à son sort,
Et tiennent en mes mains et sa vis et sa mort.
O dieux, qui comme vous la rendez adorable,Rendez-Ia, comme vous, à mes vœux exorable4 ;
Et, puisque de ses lois je ne puis m’affranchir,
Faites qu’à mes désirs je la puisse fléchir.
Mais voici de retour cette aimable inhumaine 5 .
1 J’en reviens toujours à ce remords trop tardif; je soup-çonne qu’il serait très-touchant, très-intéressant, s’il avait étéplus prompt, s’il n’était pas contradictoire avec la rage d’é-pouser Émilie sur la cendre d’Auguste. Metastasio, dans sa Cle-menza dli Tito, imitée de Cinna , commence par donner desremords à Sestüs, qui joue le rôle de Cinna. (V.)
2 Non, sans doute, il ne dépend pas de ce serment ; c’est cher-cher un prétexte et non pas une raison. Voilà un plaisant ser-ment que la promesse faite à une femme de hasarder le derniersupplice pour faire une très-vilaine action. Il devait dire : Lesconjurés et moi nous avons fait serment de venger la pairieVoilà un serment respectable. (V.)
3 Par votre congé ne se dit plus, et en effet ne devait pas sedire, puisque ce mot vient de congédier, qui ne signitie paspermettre. Comment un homme qui n’a pas les fureurs de l’a-mour, un petit-lils de Pompée, qui a assemblé tant de Romainspour rendre la liberté à la pairie, peut-il dire, en langage deruelle : Je ne peux rien que par le congé d’une femme? Ilfallait donc le peindre dès le premier acte comme un hommeéperdu d’amour, forcé par une maîtresse qu’il idolâtre à cons-pirer contre un maître qu’il aime. C’est ainsi que Metastasiopeint Sestus dans la Clemenza di Tito, en donnant à ce Sestusle caractère de l’Oreste de Racine. Ce n’est pas que je préfèrece Sestus àCinna, il s’en faut beaucoup ; mais je dis que le rôlede Cinna serait beaucoup plus touchant, si on l’avait peint dèsle premier acte aveuglé par une passion furieuse ; mais il a jouéà ce premier acte le rôle d’un Brutus, et au troisième il n’estplus qu’un amant timide. (V.)
4 itoom&tedevraitsedireic’estun terme sonore, intelligible,nécessaire et digne des beaux vers que débite Cinna. U estbien étrange qu’on dise implacable, et non placable; âmeinaltérable, et non pas âme altérable ; héros indomptable, etnon héros domptable, etc. (V.)
5 Aimable inhumaine fait quelque peine, à cause de tant defades vers de galanterie où cette expression commune se trouve.
(V.)