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Tome premier.
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CINNA, ACTE III, SCÈNE II.

Je deviens sacrilège, ou je suis parricide,

Et vers l’un ou vers l’autre il faut être perfide.

MAXIME.

Vous n’aviez point tantôt ces agitations 1 ;

Vous paraissiez plus ferme en vos intentions;

Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.

CINNA.

On ne les sent aussi que quand le coup approche 2 ,Et l’on ne reconnaît de semblables forfaitsQue quand la main s’apprête à venir aux effets.L’âme, de son dessein jusque-là possédée,

S’attache aveuglément à sa première idée ;

Mais alors quel esprit n’en devient point troublé?

Ou plutôt quel esprit n’en est point accablé ?

Je crois que Brute même, à te) point qu’on le prise,Voulut plus d’une fois rompre son entreprise,Qu’avant que de frapper elle lui fit sentirPlus d’un remords en l’âme, et plus d’un repentir.

dieux ; un troisième, qu’il s’en prend aux dieux. Corneilletombe rarement dans cette faute puérile. (V.)

* Vous voyez que Corneille a bien senti l’objection. Maximedemande à Cinna ce que tout le monde lui demanderait : Pour-quoi avez-vous des remords si tard? qu'est-il survenu quivous oblige à changer ainsi? Tl veut en tirer quelque chose ,et cependant il n’en tire rien. S’il voulait s’éclaircir de la pas-sion d’Émilie, n’aurait-il pas été convenable que d’abord il eûtsoupçonné leur intelligence, que Cinna la lui eût avouée, quecet aveu l’eût mis au désespoir, et que ce désespoir, joint auxconseils d’Eupliorbe, l’eût déterminé, non pas à être délateur,car cela est bas, petit et sans intérêt, mais à laisser deviner laconspiration par ses emportements? (V.)

2 Oui, si vous n’avez pas reçu des bienfaits de celui que vousvouliez assassiner; mais si entre les préparatifs du crime et laconsommation il vous a donné les plus grandes marques de fa-veur, vous avez tort de dire qu’on ne sent des remords qu’aumoment de l’assassinat.

Un coup n’approche pas*; reconnaître des forfaits n’est pasle mot propre; en venir aux effets est faible et prosaïque.

Il sera peut-être utile de faire voir comment Shakespeare,soixante ans auparavant, exprima le même sentiment dans lamême occasion. C’est Brutas prêt à assassiner César :

Between the acting of a dreadful thi ngAnd the first motion, ail ike intérim isLike a fantasma, or ahideous dream, etc.

« Entre le dessein et l’exécution d’une chose si terrible, tout« l’intervalle n’est qu’un rêve affreux. Le génie de Rome et les« instruments mortels de sa ruine semblent tenir conseil darts« notre âme bouleversée : cet état funeste de l’âme tient de« l’horreur de nos guerres civiles. »

Je ne présente point ces objets de comparaison pour égalerles irrégularités sauvages et capricieuses de Shakespeare à laprofondeur du jugement de Corneille, mais seulement pourfaire voir comment des hommes de génie expriment différem-ment les mêmes idées. Qu’il me soit seulement permis d’obser-ver encore qu’à l’approche de ces grands événements, l’agitationqu’on sent est moins un remords qu’un trouble dont l’âme estsaisie : ce n’est point un remords que Shakespeare donne àBrutus. (V.)

* Le coup approche peut être dur; mais l’expression n’a rien deblâmable. (P.)

MAXIME.

Il eut trop de vertu pour tant d’inquiétude ;

Il ne soupçonna point sa main d’ingratitude,

Et fut contre un tyran d’autant plus animéQu’il en reçut de biens et qu’il s’en vit aimé.

Comme vous l’imitez, faites la même chose,

Et formez vos remords d’une plus juste cause 1 ,

De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêtéLe bonheur renaissant de notre liberté :

C’est vous seul aujourd’hui qui nous l’avez ôtée;

De la main de César Brute l’eût acceptée,

Et n’eût jamais souffert qu’un intérêt légerDe vengeance ou d’amour l’eût remise en danger.N’écoutez plus la voix d’un tyran qui vous aime,

Et vous veut faire part de son pouvoir suprême ;

Mais entendez crier Rome à votre côté 2 :

« Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m’as ôté ;« Et, si tu m’as tantôt préféré ta maîtresse,

« Ne me préfère pas le tyran qui m’oppresse. »

CINNA.

Ami, n’accable plus un esprit malheureuxQui ne forme qu’en lâche un dessein généreux 3 .Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,

Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;

Mais pardonne aux abois d’une vieille amitiéQui ne peut expirer sans me faire pitié,

Et laisse-moi, de grâce, attendant Æmilie,

Donner un libre cours à ma mélancolie :

1 Voilà la plus forte critique du rôle qu’a joué Cinna dans laconférence avec Auguste : aussi Cinna n’y répond-il point. Cettescène est un peu froide, et pourrait être très-vive : car deux ri-vaux doivent dire des choses intéressantes, ou ne pas paraîtreensemble ; ils doivent être à la fois déliants et animés ; mais iciils ne font que raisonner. Arrêter un bonheur renaissant,l’expression est trop impropre. ( V. ) — Le sens en est très-clair,et Corneille nous parait s’ètre exprimé avec ia précision quiconvient à la poésie. ( P. )

2 Cela est plus froid encore, parce que Maxime fait ici l’en-thousiaste mai à propos. Quiconque s’échauffe (rop refroidit.Maxime parle en rhéteur; il devrait épier avec une douleursombre toutes les paroles de Cinna; paraitre jaloux, être prèsd’éclater, se retenir. II est bien loin d’ètre un véritable amant,comme le disait son confident ; il n’est ni un vrai Romain, ni unvrai conjuré, ni un vrai amant ; il n’est que froid et faible : il amême changé d’opinion, car il disait à Cinna, au second acte :Pourquoi voulez-vous assassiner Auguste, plutôt que de re-cevoir de lui la liberté de RomeP et à présent il dit : Pourquoin’assassinez-vous pas Auguste? Veut-il par là faire persévérerCinna dans le crime, afin d’avoir une raison de plus pour êtreson délateur, comme Cinna a voulu empêcher Auguste d’ab-diquer, afin d’avoir un prétexte de plus de l’assassiner? en cecas, voilà deux scélérats qui cachent leur basse perfidie par desraisonnements subtils? (V. )

3 Voilà Cinna qui se donne lui-même le nom de lâche, etqui, par ce seul mot, détruit tout l’intérêt de la pièce, toutela grandeur qu’il a déployée dans le premier acte. Que veulentdire les abois d’une vieille amitié qui lui fait pitié? Quelle façonde parler! et puis il parle de sa mélancolie. (V.)