308
CINNA, ACTE III, SCENE V.
S’ils pouvaient m’acquérir à même prix que toi.
Mais n’appréhende pas qu’un autre ainsi m’obtienne.Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne :Mes jours avec les siens se vont précipiter,
Puisque ta lâcheté n’ose me mériter.
Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,De ma seule vertu mourir accompagnée,
Et te dire en mourant d’un esprit satisfait :
« N’accuse point mon sort, c’est toi seul qui l’as fait;« Je descends dans la tombe où tu m’as condamnée ,« Où la gloire me suit qui t’était destinée :
« Je meurs en détruisant un pouvoir absolu ;
« Mais je vivrais à toi si tu l’avais voulu. »
CINNA.
Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
11 faut affranchir Rome, il faut venger un père,
11 faut sur un tyran porter de justes coups ;
Mais apprenez qu’Auguste est moins tyran que vous.S’il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos fem-II n’a point jusqu’ici tyrannisé nos âmes; [mes 1 ,Mais l’empire inhumain qu’exercent vos beautésForce jusqu’aux esprits et jusqu’aux volontés 2 .
Vous me faites priser ce qui me déshonore 3 ;
Vous me faites haïr ce que mon âme adore ;
Vous me faites répandre un sang pour qui je doisExposer tout le mien et mille et mille fois :
Vous le voulez, j’y cours, ma parole est donnée;
Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,Aux mânes d’un tel prince immolant votre amant,
A mon crime forcé joindra mon châtiment 4,
Et par cette action dans l’autre confondue,Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.Adieu.
SCÈNE V.
ÆMILIE, FULVIE.
FULVIE.
Vous avez mis son âme au désespoir.
ÆMILIE.
Qu’il cesse de m’aimer, ou suive son devoir.
FULVIE.
Il va vous obéir aux dépens de sa vie :
Vous en pleurez!
ÆMILIE.
Hélas! cours après lui, Fulvie,Et si ton amitié daigne me secourir,
Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir ;Dis-lui...
FULVIE.
Qu’en sa faveur vous laissez vivre Auguste?
AiMILIE.
Ah! c’est faire à ma haine une loi trop injuste.
FULVIE.
Et quoi donc ?
ÆMILIE.
Qu’il achève, et dégage sa foi,Et qu’il choisisse après de la mort, ou de moi ■.
1 Mais en ce cas Auguste est donc un monstre à étouffer :Cinna ne devait donc pas balancer ; il a donc très-grand tort desedédire; ses remords ne sont donc pas vrais? Comment peut-ilaimer un tyran qui ôte aux Romains leurs biens, leurs fem-mes et leurs vies ? Ces contradictions ne font-elles pas tortau pathétique aussi bien qu’au vrai, sans lequel rien n’est beau?(V.)
2 C’est ici une idée poétique, ou plutôt une subtilité : Vosbeautés sont plus inhumaines qn’Auguste! ce n’est pas ainsique la vraie passion parle. Oreste, dans une circonstance sem-blable , dit ii llermione :
Non, je vous priverai d’un plaisir si funeste,
Madame; il ne mourra que de la main d’Oreste.
11 ne s’amuse point à dire que les beautés inhumaines d’Her-mione sont des tyrans ; il le fait sentir en se déterminant malgrélui à un crime : ce n’est pas là le poëte qui parle, c’est le per-sonnage. (V.)
3 Priser n’est plus d’usage. Cinna ne prise point ici son ac-tion, puisqu’il la condamne; il dit qu’il adore Auguste, celaest beaucoup trop fort : il n’adore point Auguste; il devrait,dit-il, donner son sang pour lui mille et mille fois. IUlevaitdonc être très-touché au moment que ce même Auguste luidonnait Émilie. Il lui a conseillé de garder l’empire pour l’as-sassiner, et il voudrait donner mille vies pour lui par réllexion.
(V.)
4 Ces derniers vers réconcilient Cinna avec le spectateur :c’est un très-grand art. Racine a imité ce morceau dans YAn-dromaque :
Kt mes mains aussitôt contre mon sein tournées, etc. (V.)
1 Ce sont là de ces traits qui portaient le docteur cité parBalzac à nommer Emilie adorable furie. On ne peut guère Unirun acte d’une manière plus grande ou plus tragique ; et si Émi-lie avait une raison plus pressante de vouloir faire périr Au-guste, si elle n’avait appris que depuis peu qu’Àuguste a faitmourir son père, si elle avait connu ce père, si ce père mémoavait pu lui demander vengeance, ce rôle serait du plus grandintérêt. Mais ce qui peut détruire tout l’intérét qu’on prendraità Émilie, c’est la supposition de l’auteur qu’elle est adoptée parAuguste. On devait chez les Romains autant it plus d’amourlilial à un père d’adoption qu’à un père qui ne l’était que parle sang. Émilie conspire contre Auguste, son père et son bien-faiteur, au bout de trente ans, pour venger Toranius qu’elle n’ajamais vu. Alors cette furie n’est point du tout adorable; elleest réellement parricide. Cependant gardons-nous bien decroire qu’Émilie, malgré son ingratitude, et Cinna, malgré saperlidie, ne soient pas deux très-beaux rôles; tous deux étin-cellent de traits admirables. (Y.) — C’est une affectation ma-ligne de la part de Voltaire que de donner trente ans à Émilie :rien n’exige dans la pièce qu’on lui en suppose plus de vingt.Si, des proscriptions d’Auguste à la conjuration de Cinna, ils’est passé en effet trente ans, comme Voltaire en parait per-suadé, Corneille, qui n’était pas assujetti à l’ordre des tempscomme un historien, était bien le maître de raccourcir cet in-tervalle. On est fâché qu’avec tant de raison, de linesse et degoût, Vol taire sc permette quelquefois non-seulement des criti-ques exagérées, mais de petits artifices qui pourraient le fairesoupçonner d’avoir voulu en effet rabaisser Corneille. Jusqu’àprésent cette injustice ne s’est pas encore trop manifestée; onentrevoit cependant qu’il se passionne pour son sentiment, de