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Tome premier.
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CINNA, ACTE

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE,

GARDES.

AUGUSTE.

Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable 2 .

EUPHORBE.

Seigneur, le récit même en paraît effroyable :

On ne conçoit qu’à peine une telle fureur,

Et la seule pensée en fait frémir d’horreur.

AUGUSTE.

Quoi ! mes plus chers amis ! quoi ! Cinna ! quoi ! Maxi-Les deux que j’honorais d’une si haute estime, [me !A qui j’ouvrais mon cœur, et dont j’avais fait choixPour les plus importants et plus nobles emplois!Après qu’entre leurs mains j’ai remis mon empire,Pour m’arracher le jour l’un et l’autre conspire !Maxime a vu sa faute, il m’en fait avertir,

Et montre un cœur touché d’un juste repentir ;

Mais Cinna!

EUPHORBE.

Cinna seul dans sa rage s’obstine,

Et contre vos bontés d’autant plus se mutine 2 ;

Lui seul combat encor les vertueux effortsQue sur les conjurés fait ce juste remords,

Et, malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,

manière à n’étre pas toujours très-délicat sur le choix de sesmoyens. Il prétend, par exemple, que chez les Romains on de-vait autant et plus d’amour lilial au père d’adoption qu’à unpère qui ne l’était que par le sang. Oui, pourvu toutefois que lepère d’adoption n’eùt pas fait assassiner le véritable père. (P.)

1 II est triste qu’un si bas et lâche subalterne, un esclave af-franchi , paraisse avec Auguste, et que l’auteur n’ait pas trouvédans la jalousie de Maxime, dans les emportements que sa pas-sion eût dû lui inspirer, ou dans quelque autre invention tragi-que , de quoi fournir des soupçons à Auguste. Si le trouble deCinna, celui de Maxime, celui d’Emilie, ouvraient les yeux del’empereur, cela serait beaucoup plus noble et plus théâtral quela dénonciation d’un esclave, qui est un ressort trop mince ettrop trivial. (V.)

2 Le second vers est faible après l’expression il s’obstinedans sa rage; l’idée la plus forte doit toujours être la dernière :de plus, se mutiner contre des bontés est une expressionbourgeoise : on ne l’emploie qu’en parlant des enfants. Ce n’estpas que ce mot mutiné, employé avec art, ne puisse faire untrès-bel effet. Racine a dit :

Enchaîner un captif de ses fers étonné ,

Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné.

D'autant plus exige un que, c’est une phrase qui n’est pasachevée. (V.)

IV, SCÈNE II.

Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.

AUGUSTE.

Lui seul les encourage, et lui seul les séduit !

O le plus déloyal que la terre ait produit !

O trahison conçue au sein d’une furie!

O trop sensible coup d’une main si chérie !

Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.

( II lui parle à l'oreille. )

POLYCLÈTE.

Tous vos ordres, seigneur, seront exécutés.

AUGUSTE.

Qu’Éraste en même temps aille dire à MaximeQu’il vienne recevoir le pardon de son crime.

( Polyclète rentre. )

EUPHORBE.

Il l’a jugé trop grand pour ne pas s’en punir 1 .

A peine du palais il a pu revenir,

Que, les yeux égarés, et le regard farouche,

Le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,

Il déteste sa vie et ce complot maudit,

M’en apprend l’ordre entier tel que je vous l’ai dit;

Et m’ayant commandé que je vous avertisse,

Il ajoute : « Dis-lui queje me fais justice,

« Que je n’ignore point ce que j’ai mérité. »

Puis soudain dans le Tibre il s’est précipité ;

Et l’eau grosse et rapide, et la nuit assez noire,M’ont dérobé la lin de sa tragique histoire.

AUGUSTE.

Sous ce pressant remords il a trop succombé,

Il s’est à mes bontés lui-même dérobé ;

Il n’est crime envers moi qu’un repentir n’efface .Mais puisqu’il a voulu renoncer à ma grâce,

Allez pourvoir au reste, et faites qu’on ait soinDe tenir en lieu sûr ce iidèle témoin.

SCÈNE II.

AUGUSTE.

Ciel, à qui voulez-vous désormais queje lie 2Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?Reprenez le pouvoir que vous m’avez commis,

Si donnant des sujets il ôte les amis,

Si tel est le destin des grandeurs souveraines

1 On ne peut nier que ce lâche et inutile mensonge (l’Eu-phorbe ne soit indigne de la tragédie. Mais, dira-t-on, on a lemême reproche à faire à OEnone dans Phèdre. Point du tout;elle est criminelle, elle calomnie Hippolyte, mais elle ne ditpas une fausse nouvelle : c’est cela qui est petit et bas. ( V.)

2 Voilà encore une occasion où un monologue est bien placé;la situation d’Auguste est une excuse légitime : d’ailleurs il estbien écrit, les vers en sont beaux, les réflexions sont justes, in-téressantes; ce morceau est digne du grand Corneille. (Y.)