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Tome premier.
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CINNA, ACTE

Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.Cinna , Cinna le traître....

LIVIE.

Euphorbe m’a tout dit,Seigneur, et j’ai pâli cent fois à ce récit.

Mais écouteriez-vous les conseils d’une femme?

AUGUSTE.

Hélas! de quel conseil est capable mon âme?

LIVIE.

Votre sévérité, sans produire aucun fruit,

Seigneur, jusqu’à présent a fait beaucoup de bruit ;Par les peines d’un autre aucun ne s’intimide :Salvidien à bas a soulevé Lépide ;

Murène a succédé, Cépion l’a suivi :

Le jour à tous les deux dans les tourments raviN’a point mêlé de crainte à la fureur d’Égnace,

Dont Cinna maintenant ose prendre la place;

Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjectsOnt voulu s’ennoblir par de si hauts projets.

Après avoir en vain puni leur insolence,

Essayez sur Cinna ce que peut la clémence,

Faites son châtiment de sa confusion,

Cherchez le plus utile en cette occasion :

Sa peine peut aigrir une ville animée,

Son pardon peut servir à votre renommée;

Et ceux que vos rigueurs ne font qu’effaroucherPeut-être à vos bontés se laisseront toucher.

AUGUSTE.

Gagnons-les tout à fait en quittant cet empireQui nous rend odieux, contre qui l’on conspire.

J’ai trop par vos avis consulté là-dessus 1 ;

Ne m’en parlez jamais, je ne consulte plus.

Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise ;

Si je t’ai mise aux fers, moi-même je les brise,

Et te rends ton État, après l’avoir conquis,

Plus paisible et plus grand que je ne te l’ai pris :

Si tu veux me haïr, hais-moi sans plus rien feindre ;

Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre :

De tout ce qu’eut Sylla de puissance et d’honneur,Lassé comme il en fut, j’aspire à son bonheur.

LIVIE.

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte ;

Mais gardez que sur vous le contraire n’éclate* :

Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours

retrancher tout le rôle de Livie, comme celui de l’infante dansle Cid. Pardonnons ces fautes au commencement de l’art, etsurtout au sublime, dont Corneille a donné beaucoup plusd’exemples qu’il n’en a donné de faiblesse dans ses belles tragé-dies. (V.)

1 Là-dessus, là-dessous, ci-dessus, ci-dessous, termes fa-miliers qu’il faut absolument éviter, soit en vers, soit en prose.(V.)

* Ces deux vers n’expriment pas assez la pensée de l’auteur,ne forment pas une image assez précise. Le contraire d’un exem-ple ne peut se dire. ( V. )

IV, SCÈNE III.

Ne serait pas bonheur s’il arrivait toujours.

AUGUSTE.

Eh bien! s’il est trop grand, si j’ai tort d’y prétendre,J’abandonne mon sang à qui voudra répandre.Après un long orage il faut trouver un port ;

Et je n’en vois que deux, le repos, ou la mort.

LIVIE.

Quoi ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines !

AUGUSTE.

Quoi ! vous voulez garder l’objet de tant de haines !

LIVIE.

Seigneur, vous emporter à cette extrémité,

C’est plutôt désespoir que générosité.

AUGUSTE.

Régner et caresser une main si traîtresse,

Au lieu de sa vertu, c’est montrer sa faiblesse.

LIVIE.

C’est régner sur vous-même, et, par un noble choix,Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

AUGUSTE.

Vous m’aviez bien promis desconseilsd’unefemme 1 ;Vous me tenez parole, et c’en sont là, madame.

Après tant d’ennemis à mes pieds abattus,

Depuis vingt ans je règne, et j’en sais les vertus * ;

Je sais leur divers ordre, et de quelle natureSont les devoirs d’un prince en cette conjoncture :Tout son peuple est blessé par un tel attentat,

Et la seule pensée est un crime d’État,

Une offense qu’on fait à toute sa province,

Dont il faut qu’il la venge, ou cesse d’être prince 3 .

LIVIE.

Donnez moins de croyance à votre passion.

1 Corneille devait d’autant moins mettre un reproche si in-juste et si avilissant dans la bouche d’Auguste, que cette gros-sièreté est manifestement contraire à l’histoire. XJxori gratiasegit, dit Sénèque le philosophe, dont le sujet de Cinna esttiré. (V. ) — Ce vers est-il donc aussi injurieux, aussi avilissantque Voltaire le suppose? Il le serait peut-être si Livie n’eût pasdit-:

Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme?

La réponse d’Auguste ne parait alors qu’une application asseznaturelle à ce vers de Livie, et ne mérite pas, à ce qu’il noussemble, ce reproche de grossièreté. Il faut observer d’ailleursque ce ton de galanterie avec les femmes, qui de nos romans etde nos boudoirs s’est étendu jusqu’à nos théâtres, était inconnuaux Romains, et n’eût pas été compatible avec la sévérité demœurs qui subsistait encore du temps d’Auguste. ( P. )a Les vertus de régner est un barbarisme de phrase, un so-lécisme; on peut dire, les vertus des rois, des capitaines, desmagistrats, mais non les vertus de régner, de combattre, dejuger. (Y.)

3 La rime de prince n’a que celle de province en substantif :cette indigence est ce qui contribue davantage à rendre souventla versitication française faible, languissante et forcée. Cor-neille est obligé de mettre toute sa province, pour rimer àprince; et toute sa province est une expression bien malheu-reuse , surtout quand il s’agit de l’empire romain. ( Y. )