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Tome premier.
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310 CINNA, ACTE

Que leurs plus grands bienfaits n’attirent que des hai-Et si votre rigueur les condamne à chérir [nés,Ceux que vous animez à les faire périr. [dre.

Pour elles riën n’est sûr ; qui peut tout doit tout crain-Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.Quoi ! tu veux qu’on t’épargne, et n’as rien épargné !Songe aux fleuves de sang où ton bras s’est baigné,

De combien ont rougi les champs de Macédoine 1 ,Combien en a versé la défaite d’Antoine,

Combien celle de Sexte, et revois tout d’un tempsPérouse au sien noyée, et tous ses habitants ;

Remets dans ton esprit, après tant de carnages,

De tes proscriptions les sanglantes images,

Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,

Au sein de ton tuteur enfonças le couteau,

Et puis ose accuser le destin d’injustice

Quand tu vois que les tiens s’arment pour ton supplice !

Et que, par ton exemple à ta perte guidés,

Us violent des droits que tu n’as pas gardés !

Leur trahison est juste, et le ciel l’autorise :

Quitte ta dignité comme tu l’as acquise;

Rends un sang infidèle à l’infidélité 2 ,

Et souffre des ingrats après l’avoir été.

Mais que mon jugement au besoin m’abandonne !Quelle fureur, Cinna, m’accuse et te pardonne ?

Toi, dont la trahison me force à retenirCe pouvoir souverain dont tu me veux punir,

Me traite en criminel, et fait seule mon crime,

Relève pour l’abattre un trône illégitime,

Et, d’un zèle effronté couvrant son attentat,S’oppose, pour me perdre, au bonheur de l’Etat ?Donc jusqu’à l’oublier je pourrais me contraindre!

Tu vivrais en repos après m’avoir fait craindre!

Non, non, je me trahis moi-même d’y penser :

Qui pardonne aisément invite à l’offenser;

Punissons l’assassin, proscrivons les complices.

I Cela n’est pas français. Il fallait, quels flots j’en ai versésaux champs de Macédoine, ou quelque chose de semblable.

(V.)

3 Ce vers est imité de Malherbe :

Fais de tous les assauts que la rage peut faireUne fidèle preuve à l’infidélité

Un tel abus de mots et quelques longueurs, quelques répéti-tions empêchent ce beau monologue de faire tout son effet. Amesure que le public s’est plus éclairé, il s’est un peu dégoûtédes longs monologues ; on s’est lassé de voir des empereurs qui•parlaient si longtemps tout seuls. Mais ne devrait-on pas seprêter à l’illusion du théâtre? Auguste ne pouvait-il pas êtresupposé au milieu de sa cour, et s’abandonner à ses réflexionsdevant ses coniidents*, qui tiendraient lieu du chœur des an-ciens ?

II faut avouer que le monologue est un peu long. Les étran-gers ne peuvent souffrir ces scènes sans action, et il n’y a peut-être pas assez d’action dans Cinna. (V.)

* Il n’est aucun de ses confidents les plus intimes à qui Auguste osâtfaire les aveux qu’il est censé se faire à lui même dans ce monologue (P.)

IV, SCÈNE III.

Mais quoi ! toujours du sang, et toujours des suppli-Ma cruauté se lasse, et ne peut s’arrêter; [ces !Je veux me faire craindre, et ne fais qu’irriter.

Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile ;

Une tête coupée en fait renaître mille,

Et le sang répandu de mille conjurésRend mes jours plus maudits, et non plus assurés.Octave, n’attends plus le coup d’un nouveau Brute ;Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;

Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,

Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,Et si tout ce que Rome a d’illustre jeunessePour te faire périr tour à tour s’intéresse ;

Meurs, puisque c’est un mal que tu ne peux guérir;Meurs enfin, puisqu’il faut ou tout perdre, ou mourir.La vie est peu de chose, et le peu qui t’en resteNe vaut pas l’acheter par un prix si funeste 1 ;

Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat,Éteins-en le flambeau dans le sang de l’ingrat,

A toi-même en mourant immole ce perfide;Contentant ses désirs, punis son parricide ;

Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,

En faisant qu’il le voie et n’en jouisse pas :

Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine 1 ;

Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.

O Romains! ô vengeance! ô pouvoir absolu!

O rigoureux combat d’un cœur irrésoluQui fuit en même temps tout ce qu’il se propose !D’un prince malheureux ordonnez quelque chose.Qui des deux dois-je suivre, et duquel m’éloigner 3 ?Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.

SCÈNE III 4 .

AUGUSTE, LIVIE.

AUGUSTE.

Madame, on me trahit, et la main qui me tue

1 ÎSe vaut pas Cacheter par un prix si funeste. C’est ici letour de phrase italien. On dirait bien non vale il comprar ;c’est un trope dont Corneille enrichissait notre langue. (V.)

2 Peine ici veut dire supplice. (Y.)

3 Ces expressions, qui des deux, duquel, n’expriment qu’unfroid embarras ; elles peignent un homme qui veut résoudre unproblème, et non un cœur agité. Mais le dernier vers est très-beau , et est digne de ce grand monologue. (V.)

4 On a retranché toute cette scène au théâtre depuis environtrente ans. Rien ne révolte plus que de voir unpersonnage s’in-troduire sur la tin sans avoir été annoncé, et se mêler des inté-rêts de la pièce sans y être nécessaire. Le conseil que Liviedonne à Auguste est rapporté dans l’histoire; mais il fait untrès-mauvais effet dans la tragédie; il ôte à Auguste la gloire deprendre de lui-même un parti généreux. Auguste répond à Li-vie : Fous m’aviez bien promis des conseils d’une femme,vous me tenez parole; et après ces vers comiques il suit cesmemes conseils : cette conduite l’avilit. On a donc eu raison de