Band 
Tome premier.
Seite
316
JPEG-Download
 

316 GINNA, ACTE

Ne peuvent pas si tôt sortir de ta mémoire ;

Mais ce qu’on ne pourrait jamais s’imaginer,

Cinna, tu t’en souviens, et veux m’assassiner.

CINNA.

Moi, seigneur! moi, quej’eusseuneâmesi traîtresse!Qu’un si lâche dessein...

AUGUSTE.

Tu tiens mal ta promesse :Sieds-toi, je n’ai pas dit encor ce que je veux;

Tu te justifieras après, si tu le peux.

Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.

Tu veux m’assassiner demain, au Capitole,

Pendant le sacrifice, et ta main pour signalMe doit, au lieu d’encens, donner le coup fatal ;

La moitié de tes gens doit occuper la porte,

L’autre moitié te suivre et te prêter main-forte.

Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons 1 ?

De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?

Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,

Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,Maxime, qu’après toi j’avais le plus aimé :

Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé ;

Un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes,

Que pressent de mes lois les ordres légitimes,

Et qui, désespérant de les plus éviter,

Si tout n’est renversé, ne sauraient subsister.

Tu te tais maintenant, et gardes le silence,

Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein, et que prétendais-tuAprès m’avoir au temple à tes pieds abattu?Affranchir ton pays d’un pouvoir monarchique !

Si j’ai bien entendu tantôt ta politique,

Son salut désormais dépend d’un souverain,

Qui pour tout conserver tienne tout en sa main ;

Et si sa liberté te faisait entreprendre,

Tu ne m’eusses jamais empêché de la rendre;

Tu l’aurais acceptée au nom de tout l’État,

Sans vouloir l’acquérir par un assassinat.

Quel était donc ton but? d’y régner en ma place?

D’un étrange malheur son destin le menace,

Si pour monter au trône et lui donner la loiTu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi,

Si jusques à ce point son sort est déplorable,

Que tu sois après moi le plus considérable,

Et que ce grand fardeau de l’empire romainNe puisse après ma mort tomber mieux qu’en ta main 2 .

1 Bons et mauvais n’est-il pas un peu trop antithèse? et cesantithèses, en générât, ne sont-elles pas trop fréquentes dansles vers français et dans la plupart des langues modernes?

(V.) ‘ ..

2 Racine a exprime avec plus de précision la meme penseedans ces deux vers :

Si le monde penchant n’a plus que cet appui,

Je le plains, et vous plains vous-même autant que lui.

Alexandre, acte II.sc.ti.

V, SCÈNE I.

Apprends à te connaître, et descends en toi-même :On t’honore dans Rome, on te courtise, on t’aime,Chacun tremble sous toi, chacun t’offre des vœux,Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux :Mais tu ferais pitié même à ceux qu’elle irrite,

Si je t’abandonnais à ton peu de mérite '.

Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,

Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,

Les rares qualités par où tu m’as dû plaire,

Et tout ce qui t’élève au-dessus du vulgaire.

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient ;Elle seule t’élève, et seule te soutient ;

C’est elle qu’on adore, et non pas ta personne ;

Tu n’as crédit ni rang qu’autant qu’elle t’en donne ;Et pour te faire choir je n’aurais aujourd’huiQu’à retirer la main qui seule est ton appui.

J’aime mieux toutefois céder à ton envie:

Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie ;

Mais oses-tu penser que les Serviliens,

Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,

Et tant d’autres enfin de qui les grands couragesDes héros de leur sang sont les vives images,Quittent le noble orgueil d’un sang si généreuxJusqu’à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux?Parle, parle, il est temps.

CINNA.

Je demeure stupide;

Non que votre colère ou la mort m’intimide :

Je vois qu’on m’a trahi, vous m’y voyez rêver,

Et j’en cherche l’auteur sans le pouvoir trouver.

Mais c’est trop y tenir toute l’âme occupée :Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée.

Le père et les deux fils lâchement égorgés,

' Ces vers et les suivants occasionnèrent un Jour une sailliesingulière. Le dernier maréchal de la Feuillade étant sur lethéâtre, dit tout haut à Auguste : « Ah ! tu me gâtes le Soyonsamis , Cinna. » Le vieux comédien qui jouait Auguste se dé-concerta , et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce,lui dit : Ce n’est pas vous qui m’avez déplu, c’est Auguste qui« dit à Cinna qu’il n’a aucun mérite, qu’il n’est propre à rien,« qu’il fait pitié, et qui ensuite lui dit : Soyons amis. Si le roi« m’en disait autant, je le remercierais de son amitié. » Il y aun grand sens et beaucoup de linesse dans cette plaisanterie. Onpeut pardonner à un coupable qu’on méprise, mais on ne de-vient pas son ami ; il fallait peut-être que Cinna, très-criminel,fût encore grand aux yeux d’Auguste. Cela n’empêche pas quele discours d’Auguste ne soit un des plus beaux que nous ayonsdans notre langue. (V.) — Il y avait plus de linesse que de vé-rité dans cette plaisanterie du maréchal de la Feuillade. Augustese devait à lui-même de dire à Cinna tout ce qu’il lui dit. Puis-qu’il était son ami auparavant, et qu’il veut bien continuer del’être, son intention n’est pas de l’avilir, mais de le remettre àsa place en lui faisant sentir le peu de puissance réelle qu’il a,et tous les obstacles qui s’opposeraient à son ambition. Ajoutonsmôme que la clémence d’Auguste est intéressée à les lui fairesentir, pour le détourner d’une rechute qui deviendrait im-pardonnable. (P.)