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Tome premier.
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CINNA, ACTE V, SCÈNE I.

Bien qu’il change d’état, il ne change point d’âme ;La tienne, encor servile, avec la libertéN’a pu prendre un rayon de générosité :

Tu m’as fait relever une injuste puissance;

Tu m’as fait démentir l’honneur de ma naissance;Mon cœur te résistait, et tu l’as combattuJusqu’à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu '.

Il m’en coûte la vie, il m’en coûte la gloire,

Et j’ai tout mérité pour t’avoir voulu croire;

Mais les dieux permettront à mes ressentimentsI)e te sacrifier aux yeux des deux amants 2 ,

Et j’ose m’assurer qu’en dépit de mon crime 3Mon sang leur servira d’assez pure victime,

Si dans le tien mon bras, justement irrité,

Peut laver le forfait de t’avoir écouté.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, CINNA.

AUGUSTE.

Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose 4Observe exactement la loi que je t’impose :

Prête, sans me troubler, l’oreille à mes discours;D’aucun mot, d’aucun cri, n’en interromps le cours ;Tiens ta langue captive ; et si ce grand silenceA ton émotion fait quelque violence,

espère qu'il pourra se venger de lui, et le punir de lui avoirfait commettre une action infâme. (V.)

1 II faut éviter cette cacophonie en vers, et même dans laprose soutenue. (V.)

2 On se soucie fort peu que cet esclave Euphorbe soit misen croix ou non. Cet acte est un peu défectueux dans toutes sesparties ; la difficulté d’en faire cinq est si grande, l’art étaitalors si peu connu, qu’il serait injuste de condamner Corneille.Cet acte eût été admirable partout ailleurs dans son temps;mais nous ne recherchons pas si une chose était bonne autre-fois , nous recherchons si elle est bonne pour tous les temps.

(V.)

3 On ne peut pas dire en dcpit de mon crime comme on ditmalgré mon crime y quel qu’ait été mon crime, parce qu’uncrime n’a point de dépit. On dit bien en dépit de ma. haine, demon amour, parce que les passions se pevsonniiient. (Y. )

4 Sede, inquit, Cinna; hocprimum a te peto ne loquenfeminterpelles. Toute cette scène est de Sénèque le philosophe. Parquel prodige de l’art Corneille a-t-il surpassé Sénèque, commedans les Horaces il a été plus nerveux que Tite-Live? C’est làle privilège de la belle poésie, et un de ces exemples qui con-damnent bien fortement ces deux auteurs, d’Aubignac et laMotte, qui ont voulu faire des tragédies en prose : d’Aubignac,homme sans talents, qui, pour avoir mai étudié le théâtre,croyait pouvoir faire une bonne tragédie dans la prose la plusplate; la Motte, homme d’esprit et de génie, qui, ayant tropnégligé le style et la langue dans la poésie, pour laquelle il avaitbeaucoup de talent, voulut faire des tragédies en prose, parceque la prose est plus aisée que la poésie. ( V.)

Tu pourras me répondre après tout à loisir :

Sur ce point seulement contente mon désir.

CINNA.

Je vous obéirai, seigneur.

AUGUSTE.

Qu’il te souvienneDe garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiensEurent les ennemis de mon père, et les miens :

Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ;

Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance,Leur haine enracinée au milieu de ton seinT’avait mis contre moi les armes à la main ;

Tu fus mon ennemi même avant que de naître,

Et tu le fus encor quand tu me pus connaître,

Et l’inclination jamais n’a démentiCe sang qui t’avait fait du contraire parti :

Autant que tu l’as pu les effets l’ont suivie;

Je ne m’en suis vengé qu’en te donnant la vie ;

Je te fis prisonnier pour te combler de biens ;

Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens 1 ;

Je te restituai d’abord ton patrimoine;

Je t’enrichis après des dépouilles d’Antoine,

Et tu sais que depuis, à chaque occasion,

Je suis tombé pour toi dans la profusio/i ;

Toutes les dignités que tu m’as demandées,

Je te les ai sur l’heure et sans peine accordées;

Je t’ai préféré même à ceux dont les parentsOnt jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,

À ceux qui de leur sang m’ont acheté l’empire,

Et qui m’ont conservé le jour que je respire;

De la façon enfin qu’avec toi j’ai vécu 2 ,

Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,

Après tant de faveur montrer un peu de haine,

Je te donnai sa place en ce triste accident,

Et te fis, après lui, mon plus cher confident ;Aujourd’hui même encor, mon âme irrésolueMe pressant de quitter ma puissance absolue,

De Maxime et de toi j’ai pris les seuls avis,

Et ce sont, malgré lui, les tiens que j’ai suivis;

Bien plus, ce même jour je te donne Æmilie,

Le digne objet des vœux de toute l’Italie,

Et qu’ont mise si haut mon amour et mes Soins,Qu’en te couronnant roi je t’aurais donné moins 3 .Tu t’en souviens, Cinna, tant d’heur et tant de gloire

1 On sous-entend furen t. Ce n’est point une licence, c’est untrope en usage dans toutes les langues. (V.)

2 De la façon est trop familier, trop trivial. (Y.)

3 Voilà ce vers qui contredit celui d’Émiiie : d’ailleurs, quelroyaume aurail-il donné à Cinna? les Romains n’en recevaientpoint. Ce n’est qu’une inadvertance qui n’ôte rien au sentimentet à l’éloquence vraie et sans enflure dont ce morceau est rem-pli. (Y.)