Band 
Tome premier.
Seite
318
JPEG-Download
 

318 CINNA, ACTE

Tous ces crimes d’État qu’onfaitpourlacouronne,Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne,

Et dans le sacré rang où sa faveur l’a mis,

Le passé devient juste et l’avenir permis r .

Qui peut y parvenir ne peut être coupable ;

Quoi qil’il ait fait ou fasse, il est inviolable :

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main ;Et jamais on n’a droit sur ceux du souverain.

ÆMILIE.

Aussi, dans le discours que vous venez d’entendre,

Je parlais pour l’aigrir, et non pour me défendre.

Punissez donc, seigneur, ces criminels appasQui de vos favoris font d’illustres ingrats ;

Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.

Si j’ai séduit Cinna, j’en séduirai bien d’autres 1 2 ;

Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,

Si j’ai l’amour ensemble et le sang à venger.

CINNA.

Que vous m’ayez séduit, et que je souffre encoreD’être déshonoré par celle que j’adore!

Seigneur, la vérité doit ici s’exprimer :

J’avais fait ce dessein avant que de l’aimer ;

A mes plus saints désirs la trouvant inflexible,

Je crus qu’à d’autres soins elle serait sensible;

Je parlai de son père et de votre rigueur,

Et l’offre de mon bras suivit celle du cœur.

Que la vengeance est douce à l’esprit d’une femme 3 4 !Je l’attaquai par là, par là je pris son âme 4 ;

Dans mon peu de mérite elle me négligeait,

Et ne put négliger le bras qui la vengeait :

Elle n’a conspiré que par mon artifice ;

J’en suis le seul auteur, elle n’est que complice 5 .

ÆMILIE.

Cinna, qu’oses-tu dire? est-ce là me chérir,

Que de m’ôter l’honneur quand il me faut mourir ?

1 Ce vers n’a pas de sens. Vavenir ne peut signifier les cri-mes à venir; et s’il le signifiait, cette idée serait abominable.

(V.)

2 II semble qu’Émilie soit toujours sûre de faire conspirer quielle voudra, parce qu’elle se croit belle. Doit-elle dire à Au-guste qu’elle aura d’autres amants qui vengeront celui qu’elleaura perdu? (V.)

3 Ce vers paraît trop du ton de la comédie, et est d’autantplus déplacé, qu’Émilie doit être supposée avoir voulu vengerson pere, non pas parce qu’elle a le caractère d’une femme,mais parce qu’elle a écouté la voix de la nature. (Y.)

4 Expression trop familière. (Y.)

5 Pourquoi toute cette contestation entre Cinna et Ëmilie est-elle un peu froide? C’est que si Auguste veut leur pardonner,il importe fort peu qui des deux soit le plus coupable ; et ques’il veut les punir, il importe encore moins qui des deux a sé-duit l’autre. Ces disputes, ces combats à qui mourra l’un pourl’autre, font une grande impression quand on peut hésiter en-tre deux personnages, quand on ignore sur lequel des deux lecoup tombera, mais non pas quand tous les deux sont condam-nés et condamnables. (V.)

V, SCÈNE III.

CINNA.

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

ÆMILIE.

La mienne se flétrit, si César te veut croire.

CINNA.

Et la mienne se perd, si vous tirez à vousToute celle qui suit de si généreux coups '.

ÆMILIE.

Eh bien ! prends-en ta part, et me laisse la mienne 2 ;Ce serait l’affaiblir que d’affaiblir la tienne :

La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,

Tout doit être commun entre de vrais amants 3 .

Nos deux âmes, seigneur, sont deux âmes romai-Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines ; [nés ;De nos parents perdus Je vif ressentimentNous apprit nos devoirs en un même moment ;

En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent ;

Nos esprits généreux ensemble le formèrent;Ensemblenouscherchonsrhonneurd’un beau trépas :Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

AUGUSTE.

Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,

Et plus mon ennemi qu’Antoine ni Lépide,

Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez :

Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brillez ;

Et que tout l’univers, sachant ce qui m’anime,S’étonne du supplice aussi bien que du crime :

SCÈNE III.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME,ÆMILIE, FULVIE.

AUGUSTE.

Mais enfin le ciel m’aime, et ses bienfaits nouveauxOnt arraché Maxime à la fureur des eaux 4.Approche, seul ami que j’éprouve fidèle.

MAXIME.

Honorez moins, seigneur, une âme criminelle.

1 Tirez à vous est une expression trop peu noble. Géné-reux coups ne peut se dire d’une entreprise qui n’a pas eu d’ef-fet. (V.)

2 Eh bien ! prends-en ta part est du ton de la comédie. (V.)— Nous avouons qu’ici prends-en ta part nous parait simpleet noble. (P.)

3 Ce vers est encore du ton de la comédie ; et cette expressionde vrais amants revient trop souvent. (V.)

4 Maxime vient ici faire un personnage aussi inutile que Li-vie : il parait qu’il ne doit point dire à Auguste qu’on l’a fait pas-ser pour noyé, de peur qu’on n’eùl envoyé après lui, puisqu’iln’avait révélé la conspiration qu’à condition qu’on lui pardon-nerait. N’eùt-il pas été mieux qu’il se fut noyé en effet de dou-leur d’avoir joué un si lâche personnage? On ne s’intéressequ’au sort de Cinna et d’Émilie, et la grâce de Maxime ne tou-che personne. (V.)