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Tome premier.
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CINNA, ACTE

AUGUSTE.

Ne parlons plus de crime après ton repentir,

Après que du péril tu m’as su garantir;

C’est à toi que je dois et le jour et l’empire.

MAXIME.

De tous vos ennemis connaissez mieux le pire :

Si vous régnez encor, seigneur, si vous vivez,

C’est ma jalouse rage à qui vous le devez.

Un vertueux remords n’a point touché mon âme ;Pour perdre mon rival, j’ai découvert sa trame ;Euphorbe vous a feint que je m’étais noyé 1De crainte qu’après moi vous n’eussiez envoyé :

Je voulais avoir lieu d’abuser Æmilie,

Effrayer son esprit, la tirer d’Italie,

Et pensais la résoudre à cet enlèvementSous l’espoir du retour pour venger son amant a ;Mais, au lieu de goûter ces grossières amorces,

Sa vertu combattue a redoublé ses forces 3 ,

Elle a lu dans mon cœur ; vous savez le surplus,

Et je vous en ferais des récits superflus.

Vous voyez le succès de mon lâche artifice :

Si pourtant quelque grâce est due à mon indice <,Faites périr Euphorbe au milieu des tourments 5 ,

Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.

J’ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,

Ma gloire, mon pays, par l’avis de ce traître;

Et croirai toutefois mon bonheur infini,

Si je puis m’en punir après l’avoir puni.

AUGUSTE.

En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,A-t-il quelqu’un des miens qu’il veuille encor séduire?Qu’il joigne à ses efforts le secours des enfers ;

Je suis maître de moi comme de l’univers;

Je le suis, je veux l’être. O siècles ! ô mémoire!Conservez à jamais ma dernière victoire;

Je triomphe aujourd’hui du plus juste courrouxDe qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous.

Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie 6 :

1 Feindre ne peut gouverner le datif ; on ne peut dire feindreà Quelqu'un. (Y.)

Racine cependant a dit :

Il lui feint qu’en un lieu que voua seul connaissezVou8 cachez des trésors par David amassés.

Jthal. acte I, sc. i.

Et cette locution, qui ne lui a été reprochée par aucun de sesnombreux commentateurs, a été justifiée par la Harpe.

2 Sous l’espoir du retour... expression de comédie; retourpour venger , expression vicieuse. (V.)

3 On dit les forces d’un État , la force de l’ânie. De plus,Emilie n’avait besoin ni de force ni de vertu pour mépriserMaxime. (V.)

4 Indice est là pour rimer à artifice : le mot propre estaveu. (Y.)

5 C’est un sentiment lâche, cruel et inutile. (V.)

6 C’est ce que dit Auguste qui èst admirable ; c’est là ce qui

V, SCÈNE III. 319

Comme à mon ennemi je t’ai donné la vie,

Et, malgré la fureur de ton lâche dessein,

Je te la donne encor comme à mon assassin.Commençons un combat qui montre par l’issueQui l’aura mieux de nous ou donnée ou reçue.

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;

Je t’en avais comblé, je t’en veux accabler :

Avec cette beauté que je t’avais donnée,

Reçois le consulat pour la prochaine année.

Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,Préfères-en la pourpre à celle de mon sang 1 ;Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :

Te rendant un époux, je te rends plus qu’un père.

ÆMILIE.

Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés ;

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :

Je connais mon forfait qui me semblait justice;

Et ( ce que n’avait pu la terreur du supplice )

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

Et mon cœur en secret me dit qu’il y consent.

Le ciel a résolu votre grandeur suprême;

Et pour preuve, seigneur, je n’en veux que moi-même :J’ose avec vanité me donner cet éclat,

Puisqu’il change mon cœur, qu’il veut changer l’État.Ma haine va mourir, que j’ai crue immortelle ;

Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle ;

Et prenant désormais cette haine en horreur,L’ardeur de vous servir succède à sa fureur.

CINNA.

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offensesAu lieu de châtiments trouvent des récompenses ?

O vertu sans exemple ! ô clémence, qui rendVotre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand !

fit verser des larmes au grand Condé, larmes qui n’appartien-nent qu’à de belles âmes.

De toutes les tragédies de Corneille, celle-ci fit le plus grandeffet à la cour, et on peut lui appliquer ces vers du vieil Ho-race :

C’est aux rois , c’est aux grands, c’est aux esprits bien faits...

C’est d’eux seuls qu’on attend la véritable gloire.

De plus, on était alors dans un temps où les esprits, animéspar les factions qui avaient agité le règne de Louis XIII, ouplutôt du cardinal de Richelieu, étaient plus propres à recevoirles sentiments qui régnent dans cette pièce. Les premiers spec-tateurs furent ceux qui combattirent à la Marfée, et qui tirentla guerre de la Fronde. Il y a d’ailleurs dans cette pièce unvrai continuel, un développement de la constitution de l’empireromain qui plaît extrêmement aux hommes d’État; etalors cha-cun voulait l’être.

J’observerai ici que, dans toutes les tragédies grecques faitespour un peuple si amoureux de sa liberté, on ne trouve pas untrait qui regarde cette liberté, et que Corneille, né Français, enest rempli. (V.)

1 La pourpre d’un rang est intolérable; cette pourpre, com-parée au sang parce qu’il est rouge, est puérile. (V.)