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EXAMEN DE CINNA.
AUGUSTE.
Cesse d’en retarder un oubli magnanime ;
Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime :
Il nous a trahis tous ; mais ce qu’il a commisVous conserve innocents, et me rend mes amis.
( à Maxime. )
Reprends auprès de moi ta place accoutumée ;
Rentre dans ton crédit et dans ta renommée ;Qu’Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour ;
Et que demain l’hymen couronne leur amour.
Si tu l’aimes encor, ce sera ton supplice.
MAXIME.
Je n’en murmure point, il a trop de justice 1 ;
Et je suis plus confus, seigneur, de vos bontésQue je ne suis jaloux du bien que'vous m’otez.
CINNA.
Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappeléeVous consacre une foi lâchement violée,
Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
Que la chute du ciel ne pourrait l’ébranler.
Puisse le grand moteur des belles destinées,
Pour prolonger vos jours, retrancher nos années ;
Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!
LIVIE.
Ce n’est pas tout, seigneur ; une céleste flammeD’un rayon prophétique illumine mon âme 2 .
Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi ;
De votre heureux destin c’est l’immuable loi.
Après cette action vous n’avez rien à craindre;
On portera le joug désormais sans se plaindre;
Et les plus indomptés renversant leurs projets,Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets ;Aucun lâche dessein, aucune ingrate envieN’attaquera le cours d’une si belle vie ;
Jamais plus d’assassins, ni de conspirateurs :
Vous avez trouvé l’art d’être maître des cœurs.
Rome, avec une joie et sensible et profonde,
Se démet en vos mains de l’empire du monde ;
Vos royales vertus lui vont trop enseignerQue son bonheur consiste à vous faire régner :
D’une si longue erreur pleinement affranchie,
Elle n’a plus de vœux que pour la monarchie,
Vous prépare déjà des temples, des autels,
Et le ciel une place entre les immortels ;
1 Un supplice est juste; on l’ordonne avec justice; celui quipunit a de la justice ; mais le supplice n’en a point, parce qu’unsupplice ne peut être personniiié. (V.)
2 Un rayon prophétique ne semble pas convenir à Livie ; lajuste espérance que la clémence d’Auguste préviendra désor-mais toute conspiration, vaut bien mieux qu’un rayon prophé-tique.
On retranche aux représentations ce dernier couplet de Liviecomme les autres, par la raison que tout acteur qui n’est pasnécessaire, gâte les plus grandes beautés. (V.)
Et la postérité, dans toutes les provinces,
Donnera votre exemple aux plus généreux princes.
AUGUSTE.
J’en accepte l’augure, et j’ose l’espérer :
Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer !
Qu’on redouble demain les heureux sacrificesQue nous leur offrirons sous de meilleurs auspices,Et que vos conjurés entendent publierQu’Auguste a tout appris, et veut tout oublier r .
EXAMEN DE CINNA.
Ce poème a tant d’illustres suffrages qui lui donnent lepremier rang parmi les miens, que je me ferais trop d’im-portants ennemis si j’en disais du mal : je ne le suis pas assezde moi-même pour chercher des défauts 2 où ils n’en ont
1 Ce n’est pas ici une pièce telle que les Horaces. On voit bienle même pinceau, mais l’ordonnance du tableau est très-supé-rieure. Il n’y a point de double action : ce ne sont point des in-térêts indépendants les uns des autres, des actes ajoutés à desactes; c’est toujours la même intrigue. Les trois unités sontaussi parfaitement observées qu’elles puissent l’être, sans quel’action soit gênée, sans que l’auteur paraisse faire le moindreeffort. Il y a toujours de l’art ; et l’art s’y montre rarement àdécouvert. (V.) — Le pardon généreux d’Auguste, les vers qu’ilprononce, qui sont le sublime de la grandeur d’âme ; ces versque l’admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui lesont entendus, ét cet avantage attaché à la beauté clu dénoû-ment, de laisser au spectateur une dernière impression, qui estla plus heureuse et la plus vive de toutes celles qu’il a reçues,ont fait regarder assez généralement cette tragédie comme lechef-d’œuvre de Corneille ; et si l’on ajoute à cegrand méritedu cinquième acte le discours éloq uent de Cinna dans la scèneoù il fait le tableau des proscriptions d’Octave ; cette autre scènesi théâtrale où Auguste délibère avec ceux qui ont résolu del’assassiner ; les idées profondes et l’énergie de style qu’on re-marque dans Ce dialogue aussi frappant à la lecture qu’au théâ-tre ; le monologue d’Auguste au quatrième acte ; la fierté du ca-ractère d’Émilie, et les traits heureux dont il est semé; cettepréférence paraîtra suffisamment justiliée. N’oublions pas sur-tout de remarquer combien l’auteur de Cinna a embelli les dé-tails qu’il a puisés dans Sénèque. Tel est l’avantage inapprécia-ble des beaux vers, telle est la supériorité qu’ils ont sur lameilleure prose, que la mesure et l’harmonie ont gravé danstous les esprits et mis dans toutes les bouches ce qui demeuraitcomme enseveli dans les écrits d’un philosophe, et n’existaitque pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision com-mandée par le rhythme poétique , a tellement consacré les pa-roles que Corneille prête à Auguste, qu’on croirait qu’il n’a pus’exprimer autrement; et la conversation d’Auguste et de Cinnane sera jamais autre chose que les vers qu’on aretenus de Cor-neille. (Lx H.)
2 Quoique j’aie osé y trouver des défauts, j’oserais dire ici àCorneille : Je souscris à l’avis de ceux qui mettent cette pièceau-dessus de tous vos autres ouvrages ; je suis frappé de la no-blesse , des sentiments vrais, de la force, de l’éloquence, desgrands traits de cette tragédie. Il y a peu de cette emphase etde cette enflure qui n’est qu’une grandeur fausse. Le récit quefait Cinna au premier acte, la délibération d’Auguste, plusieurs