POLYEUCTE
MARTYR,
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE. — 1640.
A LA REINE RÉGENTE \
Madame,
Quelque connaissance que j’aie de ma faiblesse, quelqueprofond respect qu’imprime Votre Majesté dans les âmesde ceux qui l’approchent, j’avoue que je me jette à sespieds, sans timidité, sans défiance, et que je me tiens as-suré de lui plaire, parce que je suis assuré de lui par-ler de ce qu’elle aime le mieux. Ce n’est qu’une piècede théâtre que je lui présente, mais qui l’entretiendra deDieu : la dignité de la matière est si haute, que l’impuis-
1 Quand on passe de Cinna à Polyeucte, on se trouve dansun monde tout différent : mais les grands poètes, ainsi que lesgrands peintres, savent traiter tous les sujets. C’est une choseassez connue que Corneille ayant lu sa tragédie de Polyeuctechez madame de Rambouillet, où se rassemblaient alors les es-prits les plus cultivés, cette pièce y fut condamnée d’une voixunanime, malgré l’intérêt qu’on prenait à l’auteur dans cettemaison : Voiture fut député de toute l’assemblée pour engagerCorneille à ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est diflici le dedémêler ce qui put porter les hommes du royaume qui avaientle plus de goût et de lumières àjuger si singulièrement : furent-ils persuadés qu’un marlyr ne pouvait jamais réussir sur lethéâtre? c’était ne pas connaître le peuple; croyaient-ils que lesdéfauts que leur sagacité leur faisait remarquer révolteraient lepublic? c’était tomber dans la même erreurquiavaittrompélescenseurs du Cid : ils examinaient le Cid par l’exacte raison, etils ne voyaient pas qu’au spectacle on juge par sentiment. Pou-vaient-ils ne pas sentir les beautés singulières des rôles de Sé-vère et de Pauline? Ces beautés d’un genre si neuf et si délicatles alarmèrent peut-être : ils purent craindre qu’une femmequi aimait à la fois son amant et son mari n’intéressât pas; etc’est précisément ce qui lit le succès de la pièce. On trouveradans les remarques quelques anecdotes concernant ce jugementde l’hôtel de Rambouillet. Ce qui est étonnant, c’est que tous ceschefs-d’œuvre se suivaient d’année en année. Cinna fut joué aucommencement de 1839, et Polyeucte en 1640. Il est vrai queLope de Vega, Garnier, Calderon, composaient encore plusvite, stantespede in uno; maisquand on ne s’asservit à aucunerègle, qu’on n’est gêné ni par la rime, ni par la conduite, ni paraucune bienséance, il est plus aisé de faire dix tragédies que defaire Cinna et Polyeucte. (V.)
2 La tragédie de Polyeucte fut imprimée pour la premièrefois en 1644. Louis XIII était mort l’année précédente, laissantles rênes de l’État entre les mains d’Anne d’Autriche, sa veuve,régente pendant la minorité de son fils, qui fut depuis Louisle Grand.
sance de l’artisan ne la peut ravaler; et votre âmé royalese plaît trop à cette sorte d’entretien pour s’offenser des dé-fauts d’un ouvrage où elle rencontrera les délices de soncœur. C’est par là, Madame, que j’espère obtenir deVotre Majesté le pardon du long temps que j’ai attendu àlui rendre cette sorte d’hommage. Toutes les fois que j’aimis sur notre scène des vertus morales ou politiques, j’enai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paraître de-vant elle, quand j’ai considéré qu’avec quelque soin que jeles pusse choisir dans l’histoire, et quelques ornementsdont l’artifice les pût enrichir, elle en voyait de plus grandsexemples dans elle-même. Pour rendre les choses propor-tionnées, il fallait aller à la plus haute espèce, et n'entre-prendre pas de rien offrir de cette nature à une reinetrès-chrétienne, et qui l’est beaucoup plus encore par sesactions que par son titre, à moins que de lui offrir un por-trait des vertus chrétiennes dont l’amour et la gloire deDieu formassent les plus beaux traits, et qui rendit les plai-sirs qu’elle y pourra prendre aussi propres à exercer sapiété qu’à délasser son esprit. C’est à cette extraordinaireet admirable piété, Madame, .que la France est redevabledes bénédictions qu’elle voit tomber sur les premières ar-mes de son roi ; les heureux succès qu'elles ont obtenus ensont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, quirépand abondamment sur tout le royaume les récompenseset les grâces que Votre Majesté a méritées. Notre pertesemblait infaillible après celle de notre grand monarque;toute l’Europe avait déjà pitié de nous, et s’imaginait quenous nous allions précipiter dans un extrême désordre,parce qu’elle nous voyait dans une extrême désolation : ce-pendant la prudence et les soins de Votre Majesté, les bonsconseils qu’elle a pris, les grands courages qu’elle a choisispour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous lesbesoins de l’État, que Cette première année de sa régence anon-seulement égalé les plus glorieuses de l’autre règne,mais a même effacé, par la prise de Thionville, le souvenirdu malheur qui, devant ses murs, avait interrompu une silongue suite de victoires. Permettez que je me laisse em-porter au ravissement que me donne cette pensée, et queje m’écrie dans ce transport :
Que vos soins 1 , grande reine, enfantent de miracles !
Bruxelles et Madrid en sont tout interdits ;
1 Corneille n’était pas fait pour les sonnets et pour les madri-