ABREGE DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE.
323
Et si notre Apollon me les avait prédits,l’aurais moi-mème osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles ;
On porte l’épouvante aux cœurs les plus hardis,
Et par des coups d’essai vos Élats agrandisDes drapeaux ennemis font d’illustres spectacles.
La victoire elle-même accourant à mon roi,
Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroy,
Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine :
France, attends tout d’un régne ouvert en triomphant,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
Faire un foudre en tes mains des armes d’un enfant.
Il ne faut point douter que des commencements si mer-veilleux ne soient soutenus par des progrès encore plusétonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits : illes achèvera, Madame , et rendra non-seulement la ré-gence de Votre Majesté, mais encore toute sa vie, un en-chaînement continuel de prospérités. Ce sont les vœuxde toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus dezèle,
Madame ,
DE VOTRE MAJESTÉ,
Le très-lmmble, très-obéis6ant, très-fidèle serviteur et sujet,
CORNEILLE.
ABRÉGÉ
DU
MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,
ÉCRIT PAR SIMEON METAPHRASTE ,
ET RAPPORTÉ PAR SUR1US.
L’ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où con-siste le plus beau secret de la poésie, produit d’ordinairedeux sortes d’effets, selon la diversité des esprits qui lavoient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaîne-ment, qu’aussitôt qu’ils ont remarqué quelques événementsvéritables, ils s’imaginent la même chose des motifs qui lesfont naître et des circonstances qui les accompagnent; lesautres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent defausseté tout ce qui n’est pas de leur connaissance ; si bienque quand nous traitons quelque histoire écartée dont ilsne trouvent rien dans leur souvenir, ils l’attribuent toutentière à l’effort de notre imagination, et la prennent pourune aventure de roman.
L’un et l’autre de ces effets serait dangereux en cette ren-contre : il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle
gaux. Il aurait mieux fait de ne se point écrier dans son trans-port. (V.)
de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux nedoit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes.Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa représentation,nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances, sinous permettions que la crédulité des uns et la défiance desautres, également abusées par ce mélange, se méprissentégalement en la vénération qui leur est due, et que lespremiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la mé-ritent pas, pendant que les autres la dénieraient à ceux à quielle appartient.
Saint Polyeucte est un martyr dont, s’il m’est permis deparler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comé-die qu’à l’église. Le Martyrologe romain en fait mentionsur le 13 de février, mais en deux mots, suivant sa cou-tume; Baronius, dans ses Annales, n’en dit qu’une ligne;le seul Surins, ou plutôt Mosander, qui l’a augmenté dansles dernières impressions, en rapporte la mort assez aulong sur le neuvième de janvier : et j’ai cru qu’il était demon devoir d’en mettre ici l’abrégé. Comme il a été à pro-pos d’en rendre la représentation agréable, afin que leplaisir pût insinuer plus doucement l’utilité, et lui servircomme de véhicule pour la porter dans l’àme du peuple,il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêlerla vérité d’avec ses ornements, et lui faire reconnaître cequi lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui ledoit seulement divertir comme industrieux. Voici donc ceque ce dernier nous apprend :
Polyeucte et Néarque étaient deux cavaliers étroitementliés ensemble d’amitié; ils vivaient en l’an 250, sous l’em-pire de Décius; leur demeure était dans Mélitène, capitaled’Arménie; leur religion différente, Néarque étant chré-tien, et Polyeucte suivant encore la secte des gentils, maisayant toutes les qualités dignes d’un chrétien, et une grandeinclination à le devenir. L'empereur ayant fait publier unédit très-rigoureux contre les chrétiens, cette publicationdonna un grand trouble à Néarque, non pour la craintedes supplices dont il était menacé, mais pour l’appréhen-sion qu’il eut que leur amitié ne souffrit quelque séparationou refroidissement par cet édit, vu les peines qui y étaientproposées à ceux de sa religion, et les honneurs promis àceux du parti contraire; il en conçut un si profond dé-plaisir, que son ami s’en aperçut; et l’ayant obligé de luien dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir soncœur : Ne craignez point, lui dit-il, que l’édit de l’empe-reur nous désunisse; j’ai vu cette nuit le Christ que vousadorez ; il m’a dépouillé d’une robe sale pour me revêtird’une autre toute lumineuse, et m’a fait monter sur uncheval ailé pour le suivre : cette vision m’a résolu entière-ment à faire ce qu’il y a longtemps que je médite; le seulnom de chrétien me manque ; et vous-même, toutes lesfois que vous m’avez parlé de votre grand Messie, vousavez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec res-pect; et quand vous m’avez lu sa vie et ses enseignements,j’ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses dis-cours. O Néarque! si je ne me croyais pas indigne d’allerà lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâcede ses sacrements, que vous verriez éclater l’ardeur quej’ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternellesvérités ! Néarque l’ayant éclairci sur l’illusion du scrupule
21 .