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Tome premier.
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POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE II.

Aujourd’hui par des pleurs, chaque jour par quelqueEt ce songe rempli de noires visions [ autre 1 ;

N’est que le coup d’essai de ses illusions :

11 met tout en usage, et prière, et menace ;

Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;

Il croit pouvoir enfin ce qu’encore il n’a pu,

Et que ce qu’on diffère est à demi rompu.

Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.Dieu ne veut point d’un cœur où le monde domine,Qui regarde en arrière, et, douteux en son choix,Lorsque sa voix l’appelle, écoute une autre voix.

POLYEUCTE.

Pour se donner à lui faut-il n’aimer personne ?

NÉARQUE.

Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il l’ordonne ;Mais, à vous dire tout, ce Seigneur des seigneursVeut le premier amour et les premiers honneurs.Comme rien n’est égal à sa grandeur suprême,

Il faut ne rien aimer qu’après lui, qu’en lui-même,Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens et rang,Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.

Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaiteQui vous est nécessaire, et que je vous souhaite !

Je ne puis vous parler que le's larmes aux yeux.Polyeucte, aujourd’hui qu’on nous hait en tous lieux,Qu’on croit servir l’État quand on nous persécute,Qu’aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,

Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?

POLYEUCTE.

Vous ne m’étonnez point ; la pitié qui me blesseSied bien aux plus grands cœurs, et n’a point de faiblesse.Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort 2 :Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;

Et s’il faut affronter les plus cruels supplices,

Y trouver des appas, en faire mes délices,

Votre Dieu, que je n’ose encor nommer le mien,

M’en donnera la force en me faisant chrétien.

1 Après par des pleurs il fallait spécifier un autre obstacle.Chaque jour par quelque autre : il semble que ce soit parquelque autre pleur. Le sens est clair, à la vérité, mais laphrase ne Test pas.

Ici le sens me choque, et plus loin c’est la phrase.

Boileau.

Ces petites négligences multipliées se font plus sentir à la lec-ture qu’au théâtre ; rien ne doit échapper aux lecteurs qui veu-lent s’instruire. Quand Virgile eut appris aux Romains à fairedes vers toujours nobles et élégants, il ne fut plus permis d’é-crire comme Ennius. (V.)

2 On ne dirait plus aujourd’hui, sur mes pareils, ni un belœil. Ce terme de pareil, dont Rotrou et Corneille se sont tou-jours servis, et que Racine n’employa jamais, semble carac-tériser une petite vanité bourgeoise. Un bel œil est toujoursridicule, et beaucoup plus dans un mari que dans un amant.Fâcher un bel œil est encore pis. (V.)

NÉARQUE.

Hâtez-vous donc de l’être.

POLYEUCTE.

Oui, j’y cours, cher Néarque,Je brûle d’en porter la glorieuse marque.

Mais Pauline s’afflige, et ne peut consentir,

Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir.

NÉARQUE.

Votre retour pour elle en aura plus de charmes;

D ans une heure au plus tard vous essuîrez ses larmes;Et l’heur de vous revoir lui semblera plus doux,

Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.

Allons, on nous attend.

POLYEUCTE.

Apaisez donc sa crainte >,

Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.

Elle revient.

NÉARQUE.

Fuyez.

POLYEUCTE.

Je ne puis..

NÉARQUE.

Il le faut ;

Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,

Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue,

Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue 2 .

SCÈNE II.

POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE,STRATONICE.

POLYEUCTE.

Fuyons, puisqu’il le faut. Adieu, Pauline, adieu.Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.

PAULINE.

Quel sujet si pressant à sortir vous convie?

Y va-t-il de l’honneur? y va-t-il de la vie?

POLYEUCTE.

II y va de bien plus.

PAULINE.

Quel est donc ce secret ?

POLYEUCTE.

Vous le saurez un jour : je vous quitte à regret;

Mais enfin il le faut 3 .

1 On apaise la colère, el non la crainte. (V.)

2 Plusieurs personnes ont cru que Néarque ne devait pas par-ler ainsi d’une épouse : que dirait-il de plus si c’était une maî-tresse? Le mot tue semble ici un peu trop fort; car, après tout,une complaisance de quelques heures pour sa femme tuerait-elle l’âme de Polyeucte? (V.)

3 Voilà trois fois de suite il le faut. Cette inadvertance n’ôterien à l’intérêt qui commence à naitre dès la première scène ; etquoique le style soit souvent incorrect et négligé, il est toujoursau-dessus dé son siècle. (V.)