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POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE I.
N’ose déplaire aux yeux dont il est possédé '.L’occasion, Néarque, est-elle si pressanteQu’il faille être insensible aux soupirs d’une amante?Par un peu de remise épargnons son ennui,
Pour faire en plein repos ce qu’il trouble aujourd’hui ».
NÉARQUE.
Avez-vous cependant une pleine assuranceD’avoir assez de vie ou de persévérance ?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain 3 ?
Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâceNe descend pas toujours avec même efficace ;
Après certains moments que perdent nos longueurs,Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs 4 ;
Le nôtre s’endurcit, la repousse, l’égare :
Le bras qui la versait en devient plus avare 5 ,
i Et mon cœur, attendri sans être intimidé,
N’ose déplaire aux yeux dont il est possédé ;
expression impropre, vicieuse; on ne peut dire, être possédédes yeux. (V.)
2 Cela est à peine intelligible. Ce style est trop à la fois né-gligé et forcé. Pour juger si des vers sont mauvais, mettez-lesen prose*; si cette prose est incorrecte , les vers le sont. Épar-gnons son ennui par un peu de remise, pour faire en plein reposce qu'il trouble. Vous voyez combien une telle phrase révolte.Les vers doivent avoir la clarté, la pureté de la prose la pluscorrecte, et l’élégance, la force, la hardiesse, l’harmo nie de lapoésie. Ce qui est assez singulier, c’est que Corneille, dans lapremière édition de Polyeucte, avait mis :
Remettons ce dessein qui l’accable d’ennui,
Nous le pourrons demain aussi bien qu’aujourd’hui;
et dans toutes les autres éditions qu’il lit faire, il corrigea cesdeux vers de la manière dont nous les imprimons dans le texte.Apparemment on avait critiqué remettre un dessein, parcequ’on remet à un autre jour l’accomplissement, l’exécution, etnon pas le dessein. On avait pu blâmer aussi, nous le pourronsdemain y parce que ce le se rapporte à dessein, et que pouvoirun dessein n’est pas français. Mais en général il vaut mieuxpécher un peu contre l’exactitude de la syntaxe, que de faire desvers obscurs et mal tournés. La première manière était, à lavérité, un peu fautive, mais elle vaut beaucoup mieux que laseconde. Tout cela prouve que la versitication française estd’une difliculté presque insurmontable. (V.)
3 Est-ce Dieu qui promet de vouloir demain, ou qui prometque Polyeucte voudra? Un écrivain ne doit jamais tomber dansces amphibologies ; on ne les permet plus. (V.)
4 Tous ces vers sont rampants, trop négligés, trop du stylefamilier des livres de dévotion. Après certains moments, etc.cela sent plus le style comique que le tragique. (V.)
5 II faut avouer qu’aujourd’hui on ne souffrirait pas un brasqui verse une grâce. (V.) — Rousseau a dit, dans son ode aucomte du Luc :
Ainsi daigne le ciel, toujours pur et tranquille,
Verser sur tous les jours que votre main nous file *
Un regard amoureux!
et personne ne lui a contesté la beauté de cette expression.
* C’est ici un paradoxe auquel Voltaire est revenu plus d’une foisdans le cours de ses remarques, et qui serait plus capable d’égarerque d’instruire ; il est même étonnant qu’il ait pu se présenter à l’idéed'un homme aussi exercé que lui dans l’art des vers , et qui souventen a fait de si beaux. (P.)
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bienTombe plus rarement, ou n’opère plus rien.
Celle qui vous pressait de courir au baptême,Languissante déjà, cesse d’être la même,
Et pour quelques soupirs qu’on vous a fait ouïr 1 ,
Sa flamme se dissipe, et va s’évanouir.
POLYEUCTE.
Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle,Et le désir s’accroît quand l’effet se recule.
Ces pleurs, que je regarde avec un œil d’époux,
Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous ;Mais pour en recevoir le sacré caractèreQui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
Et qui, purgeant notre âme et dessillant nos yeux,Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,Bien que je le préfère aux grandeurs d’un empire,Comme le bien suprême est le seul où j’aspire,
Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,Pouvoir un peu remettre, et différer d’un jour.
NÉARQUE.
Ainsi du genre humain l’ennemi vous abuse 3 :
Ce qu’il ne peut de force, il l’entreprend de ruse 3 .Jaloux des bons desseins qu’il tâche d’ébranler,Quand il ne les peut rompre4, il pousse à reculer;D’obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,
1 Ce mot ouïr ne peut guère convenir à des soupirs. QuandRacine, dans son style châtié, toujours élégant, toujours no-ble , et d’autant plus hardi qu’il le parait moins, fait dire à An-dromaque :
.Ah ! seigneur, vous entendiez assez
Des soupirs qui craignaient de se voir repoussés ;
le mot d'entendre signifie là comprendre, connaître. Fousconnaissiez mon cœur par nies soupirs. (Y.)
2 Ce langage familier de la dévotion parut d’abord extraor-dinaire : on venait de jouer Sainte Agnès> d’un Puget de laSerre : elle était tombée : sa chute donna mauvaise opinion deSaint Polyeucte à l’hôtel de Rambouillet. Le cardinal de Ri-chelieu le condamna comme le Cid . C’est ce que nous apprendl’abbé Hédelin d’Aubignac, ennemi de Corneille, et qui croyaitêtre son maître. Remarquez que celte périphrase, Vennemi dugenre humain, est noble, et que le nom propre eût été ridi-cule : le vulgaire se représente le diable avec des cornes et unelongue queue; Pennemi du genre humain donne l’idée d’unêtre terrible qui combat contre Dieu même. Toutes les foisqu’un mot présente une image, ou basse, ou dégoûtante, oucomique, ennoblissez-la par des images accessoires ; mais aussine vous piquez pas de vouloir ajouter une grandeur vaine à cequi est imposant par soi-même. Si vous voulez exprimer que leroi vient, dites le roi vient; et n’imitez pas le poète qui, trou-vant ces mots trop communs, dit :
Ce grand roi roule ici ses pas impérieux. (V.)
3 De force, de ruse , cela est lâche, et n’est pas d’un françaispur. On n’entreprend point de ruse. (Y.) — On entreprend parruse ce qu’on-avait tenté vainement par la force. Corneille em-ploie de au lieu de par : ce qui était familier, et ce qui l’est en-core , à tous les poètes. (P.)
4 Les rompre, demi rompu, rompez. Ce mot rompre, sisouvent répété, est d’autant plus vicieux qu’on ne dit ni rom-pre un dessein, ni rompre un coup. (Y.)