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POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE III.
PAULINE.
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne 1 ,
Je crois que ta frayeur égalerait la mienne,
Si de telles horreurs t’avaient frappé l’esprit,
Si je t’en avais fait seulement le récit.
STRATONICE.
A raconter ses maux souvent on les soulage a .
PAULINE.
Écoute ; mais il faut te dire davantage,
Et que, pour mieux comprendreun si triste discours,Tu saches ma faiblesse et mes autres amours :
Une femme d’honneur peut avouer sans honteCes surprises des sens que la raison surmonte ;
Ce n’est qu’en ces assauts qu’éclate la vertu,
Et l’on doute d’un cœur qui n’a point combattu 3 .
les Romains n’avaient nulle foi aux songes ; les honnêtes gensne connaissaient plus de superstitions. On dit bien miroir deVavenir , parce qu’on est supposé voir l’avenir comme dans unmiroir, mais on ne peut dire miroir de la fatalité, parce quece n’est pas cette fatalité qu’on voit, mais les événements qu’elleamène. (Y.) — Il n’est pas vrai que le mot ridicule doive êtrebanni des vers héroïques, puisque Voltaire convient qu’on peutl’employer pour jeter du mépris sur des préjugés que d’autresrespectent. C’est ce que fait ici Corneille, en l’appliquant auxsonges, à peu près comme Voltaire l’a fait lui-même dans cesyers de Mahomet :
Qui, sous levain appât d’un songe ridicule,
Des plus vils des humains tente la foi crédule.
Non-seulement ce mol n’est point bas, comme le dit ailleursVoltaire, mais il n’a rien qui doive le faire exclure du style no-ble , témoin ces beaux vers de Y Art poétique :
Ce n’était point jadis sur ce ton ridiculeQu’Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.
Il est vrai que Voltaire parait se rétracter lorsqu’il ajoute quetout dépend de l’art avec lequel les mots sont placés. (P )
1 Le mot de crédit est impropre. Un songe n’obtient point decrédit. (V.) — Ce mot est encore très-usité dans le sens où Cor-neille l’emploie. Crédit est l’équivalent d’autorité, et les songesen conservent encore sur le peuple. Il est des hommes sur quile merveilleux le plus absurde aura toujours du crédit. (P.)
2 Ce vers est un peu familier, et il faut enracontant, et nonà raconter. (V.)
3 Plusieurs personnes ont trouvé que Pauline ne devait pasdébuter par dire un peu crûment qu’elle a eu d’autres amours ,et qu’une coquette ne s’exprimerait pas autrement ; d’autres di-sent que Corneille avait la simplicité d’un grand homme, etquï; la donne à Pauline. On peut remarquer ici que Corneilleétale presque toujours en maxime ce que Racine mettait ensentiment.*!! y a peut-être une espèce d’appareil, une petiteaffectation dans une nouvelle mariée, à dire ainsi qu’unefemme d’honneur peut raconter ses amours. On sent que c’estle poète qui débite ses pensées et qui prépare une excuse pourPauline. SL Pauline n’avait pas combattu, voudrait-elle qu’ondoutât de sa conduite? Une femme est-elle moins estimée pourn’avoir aimé que son mari? faut-il absolument qu’elle ait unautre amour, pour qu’on ne doute pas de sa vertu? ( V. ) —Corneille, dans l’examen de Polyeucte, avait réfuté d’avancel’objection de Voltaire. « Pauline, dit-il, ne s’ouvre à Strato-« nice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les« sujets qu’elle a de s'en alarmer. » Elle ne pouvait lui raconterce songe, dans lequel il est question de Sévère, sans lui confier
Dans Rome, oùje naquis, ce malheureux visage 1D’un chevalier romain captiva le courage;
Il s’appelait Sévère : excuse les soupirsQu’arrache encore un nom trop cher à mes désirs.
STRATONICE.
Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vieSauva des ennemis votre empereur Décie,
Qui leur tira mourant la victoire des mains 1 ,
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains 3 ?
Lui, qu’entre tant de morts immolés à son maître,On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître ;
A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux !
PAULINE.
Hélas! c’était lui-même, et jamais notre RomeN’a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête hom-Puisque tu le connais, je ne t’en dirai rien. [me.Je l’aimai, Stratonice; il le méritait bien.
Mais que sert le mérite où manque la fortune?
L’un était grand en lui, l’autre faible et commune ;Trop invincible obstacle, et dont trop rarementTriomphe auprès d’un père un vertueux amant !
STRATONICE.
La digne occasion d’une rare constance 4 t
PAULINE.
Dis plutôt d’une indigne et folle résistance.
Quelque fruit qu’une fille en puisse recueillir 5 ,
Ce n’est une vertu que pour qui veut faillir.
Parmi ce grand amour que j’avais pour Sévère 6 ,J’attendais un époux de la main de mon père ;
le secret de ses premières amours : secret, ajoute Corneille,qu’elle ne lui eût jamais révélé sans cette occasion qui Tyoblige. Il n’y a donc pas de coquetterie dans cette coniidencode Pauline. (P.)
1 Ce malheureux visage... Cette expression est condamnéecomme burlesque. (V.)
2 Tirer la victoire des mains, expression impropre et unpeu basse aujourd’hui; peut-être ne t’était-elle pas alors. (V.)
3 Le sort ne peut être employé pour la victoire; mais le sensest si clair, qu’il ne peut y avoir d’équivoque. Tourner le sortn’est pas heureux. (V.)
4 Stratonice pourrait parler ainsi avant le mariage, mais nonaprès. Ce vers est trop d’une soubrette. (V.)
5 Le fruit recueilli par une fille ne présente pas un sensclair ; et si par ce fruit Pauline entend la possession d’un amant,ce discours parait peu convenable à une nouvelle mariée. Ra-cine a employé cette expression dans Phèdre :
Hélas! du crime affreux dont la honte me suitJamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit *.
Mais cela veut dire, je n’ai jamais goûté de douceur dansma. passion criminelle. (V.)
6 Parmi ce grand amour est un solécisme. Parmi demandetoujours un pluriel, ou un nom collectif. (V.)
Les vers de Racine disent peut-être un peu trop : Pauline ne ditque ce qu’elle doit dire ; mais Corneille aurait pu l’exprimer plus heu-reusement. (P.)