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Tome premier.
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POLYEUGTE, ACTE I, SCÈNE III.

Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raisonN’avoua de mes yeux l’aimable trahison :

Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée;

Je ne lui cachais point combien j’étais blessée ;

Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;Mais au lieu d’espérance il n’avait que des pleurs ;

Et malgré des soupirs si doux, si favorables,

Mon père et mon devoir étaient inexorables.

Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,

Pour suivre ici mon père en son gouvernement ;

Et lui, désespéré, s’en alla dans l’arméeChercher d’un beau trépas l’illustre renommée ■.

Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieuxMe fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux ;

Et comme il est ici le chef de la noblesse,

Mon père fut ravi qu’il me prît pour maîtresse,

Et par son alliance il se crut assuréD’être plus redoutable et plus considéré ;

Il approuva sa flamme, et conclut l’hyménée ;

Et moi, comme à son lit je me vis destinée,

Je donnai par devoir à son affectionTout ce que l’autre avait par inclination ».

Si tu peux en douter, juge-le par la crainte 3Dont en ce triste jour tu me vois lAme atteinte.

STRATONICE.

Elle fait assez voir à quel point vous l’aimez.

Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ?

PAULINE.

Je l’ai vu cette nuit ce malheureux Sévère,

La vengeance à la main, l’œil ardent de colère :

11 n’était point couvert de ces tristes lambeauxQu’une ombre désolée emporte des tombeaux ;

Il n’était point percé de ces coups pleins de gloireQui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire;

Il semblait triomphant, et tel que sur son charVictorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d’effroi que m’a donné sa vue,

« Porte à qui tu voudras la faveur qui m’est due ,

« Ingrate, m’a-t-il dit; et, ce jour expiré,

1 La renommée ne convient point a trépas : ce mot ne re-garde jamais que la personne, parce que renommée vient denom : la renommée d’un guerrier; la gloire d’un trépas ; maisla poésie permet ces licences. (Y.)

a Rien ne parait plus.neuf, plus singulier, et d’une nuanceplus délicate. Quoi qu’on en dise, ce sentiment peut être très-naturel dans une femme sensible et honnête. Ceux qui ont ditqu’ils ne voudraient de Pauline ni pour femme ni pour maîtresse,ont dit un bon mot qui ne dérobe rien à la beauté extraordi-naire du caractère de Pauline. Il serait à souhaiter que ces versfussent aussi délicats par l’expression que par le sentiment.■Affection, inclination, ne terminent pas un vers heureuse-ment. (V. )

3 II faut éviter ces le après les verbes. Juges-en ne serait pasmoins dur.

Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

Boileau. (V.)

« Pleure à loisir l’époux que tu m’as préféré. »

A ces mots j’ai frémi, mon âme s’est troublée :Ensuite des chrétiens une impie assemblée,

Pour avancer l’effet de ce discours fatal,

A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.

Soudain à son secours j’ai réclamé mon père;

Hélas ! c’est de tout point ce qui me désespère,

J’ai vu mon père même, un poignard à la main,Entrer le bras levé pour lui percer le sein :

Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images ;

Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages 1 .

Je ne sais ni comment ni quand ils l’ont tué ,

Mais je sais qu’à sa mort tous ont contribué.

Voilà quel est mon songe.

STRATONICE.

Il est vrai qu’il est triste 2 ;

1 De tout point, brouiller des images, sont des termes ban-nis dn tragique. Rages ne se dit plus au pluriel ; je ne sais pour-quoi , car il faisait un très-bel effet dans Malherbe et dans Cor-neille. Craignons d’appauvrir notre langue. Plusieurs personnesont entendu dire au marquis de Saint-Auiaire, mort à l’âge decent ans, que l’hôtel de Rambouillet avait condamné ce songede Pauline. On disait que, dans une pièce chrétienne, ce songeest envoyé par Dieu même, et que, dans ce cas, Dieu, qui a envue la conversion de Pauline, doit faire servir ce songe à cettemême conversion ; mais qu’au contraire il semble uniquementfait pour inspirer à Pauline de la haine contre les chrétiens ;qu’elle voit des chrétiens qui assassinent son mari, et qu’elledevait voir tout le contraire.

.... Des chrétiens une impie assemblée,

A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.

Ce qu’on pourrait encore reprocher peut-être à ce songe,c’est qu’il ne sert de rien dans la pièce ; ce n’est qu’un morceaude déclamation. Il n’en est pas ainsi du songe d’Athalie, envoyéexprès par le Dieu des Juifs ; il fait entrer Athalie dans le templepour lui faire rencontrer ce même enfant qui lui est apparu pen-dant la nuit, et pour amener l’enfant même, le nœud et le dé-nouaient de la pièce ; un pareil songe est à la fois sublime,vraisemblable, intéressant, et nécessaire : celui de Pauline està la vérité un peu hors d’œuvre, la pièce peut s’en passer. L’ou-vrage serait sans doute meilleur s’il y avait le même art quedans Athalie; mais si ce songe de Pauline est une moindrebeauté, ce n’est point du tout un défaut choquant; il y a del’intérêt et du pathétique. On fait souvent des critiques judicieu-ses qui subsistent, mais l’ouvrage qu’elles attaquent subsisteaussi Je ne sais qui a dit que ce songe est envoyé par le diable.

( V.) — L’hôtel de Rambouillet avait évidemment tort. Ce n’estpas Dieu, c’est au contraire le diable qui, dans l’intention del’auteur, envoie ce songe à Pauline pour lui faire haïr les chré-tiens. C’est ce que Corneille fait dire expressément à Néarquedans la première scène de ce premier acte, où il est questiondu même songe. Yoltaire aurait dû se rappeler ces vers :

Et ce songe, rempli de noires visions,

N’est pas le coup d’essai de ses illusions.

Le diable veut exciter Pauline à s’opposer au baptême de Po-lyeucte ; supposition qui n’a rien que de naturel dans une tra-gédie chrétienne, quelque absurde qu’elle puisse paraître à laraison. (P.)

2 Cette naïveté fait toujours rire le parterre ; je n’en ai jamaistrop connu la raison : on pouvait s’exprimer avec un tour plus