Band 
Tome premier.
Seite
330
JPEG-Download
 

330

POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE IV.

Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste :

La vision, de soi, peut faire quelque horreur 1 ,

Mais non pas vous donner une juste terreur, [unpèrePouvez-vous craindre un mort, pouvez-vous craindreQui chérit votre époux, que votre époux révère,

Et dont le juste choix vous a donnée à luiPour s’en faire en ces lieux un ferme et sûr appui ?

PAULINE.

Il m’en a dit autant, et rit de mes alarmes ;

Mais je crains des chrétiens les complots et les cliar-Et que sur mon époux leur troupeau ramassé [mes,Ne venge tant de sang que mon père a versé.

STBATONICE.

Leur secte est insensée, impie, et sacrilège,

Et dans son sacrifice use de sortilège ;

Mais sa fureur ne va qu’à briser nos autels;

Elle n’en veut qu’aux dieux, et non pas aux mortels.Quelque sévérité que sur eux on déploie,

Us souffrent sans murmure, et meurent avecjoie;Et, depuis qu’on les traite en criminels d’Etat,

On ne peut les charger d’aucun assassinat.

PAULINE.

Tais-toi, mon père vient.

SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.

FÉLIX.

Ma lille, que ton songeEn d’étranges frayeurs ainsi que toi me plonge !

Que j’en crains les effets, qui semblent s’approcher!

PAULINE.

Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher ?

FÉLIX.

Sévère n’est point mort.

PAULINE.

Quel mal nous fait sa vie 2 ?

FÉLIX.

11 est le favori de l’empereur Décie.

PAULINE.

Après l’avoir sauvé des mains des ennemis,

L’espoir d’un si haut rang lui devenait permis ;

noble ; mais la simplicité n’est-elle pas permise dans une con-lidenle? ses expressions ici ne sont point comiques. A l’égarddu songe, s’il n’a pas l’èxtrème mérite de celui d’Atlialie, quifait le nœud de la pièce, il a le mérite de celui de Camille, ilprépare. (V.)

1 La vision est bannie du genre noble, et de soi l’est de tousles genres. (Y.)

2 Sévère n’est point mort... Ce mot seul fait un beau coup detliéàtre. Et combien la réponse de Pauline est intéressante ! Quele lecteur me pardonne de remarquer quelquefois ces beautés,qu’il sent assez, sans qu’on les lui indique. (V.)

Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice',Se résout quelquefois à leur faire justice.

FÉLIX.

Il vient ici lui-même.

PAULINE.

Il vient!

FÉLIX.

Tu le vas voir.

PAULINE.

C’en est trop;maiscommentle pouvez-vous savoir 2 ?

FÉLIX.

Albin l’a rencontré dans la proche campagne ;

Un gros de courtisans en foule l’accompagne 3 ,

Et montre assez quel est son rang et son crédit :Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t’ont dit.

ALBIN.

Vous savez quelle fut cette grande journéeQue sa perte pour nous rendit si fortunée,

1 II n’y a que ce mot mal propice qui gâte cette belle et na-turelle réflexion de Pauline. Mal détruit propice : il faut peupropice. (V.)

7 II n'est pas naturel qu’un gouverneur d’Arménie ne sachepas de si grands événements arrivés dans la Perse, qui toucheà l’Arménie, et qu’il ne les apprenne que par l’arrivée de Sévère:il ne paraît pas convenable qu’il ne soit instruit que par un su-balterne à qui les gens de Sévère ont parlé. Il est encore assezextraordinaire que Sévère, devenu tout d’un coup favori sansque le gouverneur d’Arménie en ait rien su, quitte la cour etl’armée pour aller faire sans raison un sacrilice qu’il pouvaitmieuxfairesur les lieux. Qu’eût-on dit de Turennes’il eût quittél’Alsace pour aller faire chanter un Te Deum en Champagne?Mais Sévère vient pour épouser Pauline. L’Arménie est frontièrede Perse; il a dû savoir que Pauline était mariée; il a dû s’in-former d’elle tous les jours; Félix n’a point marié sa iilie sansen avertir l’empereur. Il fallait inventer une fable qui fut plusvraisemblable : toutefois le défaut de vraisemblance laisse sou-vent subsister l’intérêt. Le spectateur est entraîné par les objetsprésents, et on pardonne presque toujours ce qui amène degrandes beautés. ( Y. ) — En avouant que lespectateur pardonnepresque toujours ce qui amène de grandes beautés, Voltairen’eût-il pas dû se dispenser de toutes les objections qu’il accu-mule ici contre de prétendues invraisemblances dont il seraitfacile de justifier Corneille? Peut-il supposer, par exemple, queSévère, qu’on a cru mort, et qui n’est en effet échappé à lamort que par une espèce de miracle, ait été bien à portée, lors-qu’il était mourant dans la tente du roi de Perse, de s’informertous les jours de la situation de Pauline? A qui d’ailleurs eneût-il demandé des nouvelles? A peine rétabli, un nouveaucombat l’expose à de nouveaux dangers; et s’il retourne enArménie après ce combat, c’est par un ordre exprès de l’em-pereur. Voltaire a donc voulu plaisanter lorsqu’il compare ceretour de Sévère en Arménie à la ridicule démarche que Tu-renne aurait faite, si, de son propre mouvement, et sans or-dre , il eût quitté l’Alsace pour aller faire chanter un Te Deumen Champagne. (P.)

3 Ce vers convient moins à un gouverneur de province qu’àun homme du commun, que cette foule de suivants éblouit. Lerécit de toutes ces aventures arrivées dans le voisinage de Félixfait trop voir que Félix devait en être instruit. Celte cure se-crète de Sévère est un mauvais artifice, qui n’empêche pas quela cure ne soit publique : l’auteur, en voulant ménager unesurprise, a oublié toute la vraisemblance. (V.)