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POLYEUGTE, ACTE II, SCÈNE II.
Et toute la rigueur de votre premier sortContre votre mérite eût fait un vain effort ;Jedécouvrais en vous d’assez illustres marques [ques 1 :Pour vous préférer même aux plus heureux monar-Mais puisque mon devoir m’imposait d’autres lois,
De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donneVous auriez ajouté l’éclat d’une couronne 2 ,
Quand je vous aurais vu, quand je l’aurais haï,
J’en aurais soupiré, mais j’aurais obéi,
Et sur mes passions ma raison souveraineEût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
SÉVÈRE.
Que vous êtes heureuse! et qu’un peu de soupirs 3Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs !
Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue,
Les plus grands changements vous trouvent résolue ;De la plus forte ardeur vous portez vos espritsJusqu’à l’indifférence, et peut-être au mépris;
Et votre fermeté fait succéder sans peineLa faveur au dédain, et l’amour à la haine.
Qu’un peu de votre humeur ou de votre vertu 4Soulagerait les maux de ce cœur abattu !
Un soupir, une larme à regret épandueM’aurait déjà guéri de vous avoir perdue; '
Ma raison pourrait tout sur l’amour affaibli,
1 Ces marques pour rimer à monarques reviennent souvent,et ne doivent jamais paraître dans la poésie, à moins que cesmarques ne signifient quelque chose. La plus grande de toutesles difficultés est de faire tellement ses vers, que le lecteur n’a-perçoive pas qu’on a été occupé de la rime. Dirait-on en prose :Le prince Eugène avait des marques qui Végalaient aux mo-narques? (V.)
2 Pauline, Romaine, parle peut-être trop de monarque et decouronne à un Romain ; il semble qu’elle parle à un Perse : ellevivait, à la vérité, sous un empereur; mais jamais empereurne donnade royaume à un Romain. C’est un discours ordinaireque l’auteur met ici dans la bouche de Pauline ; mais c’est pré-cisément à Pauline qu’il ne convenait pas. (V.)
3 On ne peut dire correctement, un peu de soupirs, un peude larmes, un peu de sanglots, comme on dit, un peu d’eau,un peu de pain ; on dira bien, elle a versé peu de larmes, maisnon pas un peu de larmes ; elle a peu de douleur, peu d’amour,non un peu de douleur, un peu d’amour; elle a peu de chagrin,et non un peu de chagrin, etc. Fait un aisé remède à, n’est pasfrançais : on remédie à des maux, on les répare, on les adou-cit, on en console. Remède n’est admis dans la poésie noblequ’avec une épithète qui l’ennoblit :
D’un incurable amour remèdes impuissants. (V.)
Voltaire se permet souvent des décisions trop tranchantes.Selon lui, le mot remède ne peut être admis dans la poésie no-ble qu’avec une épithète qui l’ennoblisse : et lui-même l’a em-ployé dans Rome sauvée, sans se croire obligé de l’ennoblir :
Dans ce péril pressant qui croît et nous obsède.
Vous montrez tous nos maux : montrez-vous le remède ? (P.)
4 On voit assez qu’tm peu de votre humeur tient du style co-mique. (V.)
Et de l’indifférence irait jusqu’à l’oubli ;
Et mon feu désormais sé réglant sur le vôtre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d’une autre.
O trop aimable objet, qui m’avez trop charmé,
Est-ce là comme on aime, et m’avez-vous aimé?
PAULINE.
Je vous l’ai trop fait voir, seigneur; et si mon âmePouvait bien étouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j’éviterais de rigoureux tourments !
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments :
Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise,
Elle n’y règne pas, elle les tyrannise ;
Et quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n’est que trouble et que sédition 1 :
Unje ne sais quel charme encor vers vous m’emporte ;Votre mérite est grand, si ma raison est forte :
Je le vois, encor tel qu’il alluma mes feux,
D’autant plus puissamment solliciter mes vœuxQu’il est environné de puissance et de gloire,
Qu’en tous lieux après vous il traîne la victoire,
Que j’en sais mieux le prix, et qu’il n’a point déçuLe généreux espoir que j’en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome 2 ,
Et qui me range ici dessous les lois d’un homme,Repousse encor si bien l’effort de tant d’appas,
Qu’il déchire mon âme et ne l’ébranle pas ;
C’est cette vertu même, à nos désirs cruelle,
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle 3 :Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueurQui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,
Et voyez qu’un devoir moins ferme et moins sincère 4N’aurait pas mérité l’amour du grand Sévère.
SÉVÈRE.
Ah! madame, excusez une aveugle douleurQui ne connaît plus rien que l’excès du malheur :
* Le dehors et le dedans ne sont pas du style nohle. ( V.)
2 On cherche à quoi se rapporte ce le, et on trouve que c’està espoir : c’est donc le devoir qui a vaincu un espoir. Cesphrases obscures, ces expressions impropres et forcées ne se-raient pas pardonnées aujourd’hui dans de bons ouvrages, c’est-à-dire dans des ouvrages dignes de la critique. On a substituéme à le dans quelques éditions. (V.) — Ce le ne se rapportepoint à espoir; il se rapporle à ce charme qui entraînait Pau-line vers Sévère, à ce mérite qu’elle voit encore en lui, commeelle le voyait lorsqu’elle pouvait se flatter de l’obtenir pourépoux. (P.)
3 Louiez, louer, blasphémer, termes qu’on eût dû corriger ;car louiez est désagréable à l’oreille : blasphémer n’est pointconvenable. Fous blasphémiez contre ma vertu; cela ne peutse dire ni en vers ni en prose : une femme doit faire sentirqu’elle est vertueuse, et ne jamais dire ma vertu. Voyez si Mo-nime, dont Mithridate voulut faire sa concubine, et qui estattaquée par les deux enfants de ce prince, dit jamais ma vertu.(V.)
4 Un devoir ne peut être ni ferme ni faible : c’est le cœur quil’est. Mais le sens est si clair, que le sentiment ne peut être af-faibli. (V.)