336
POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE III.
.1 e nommais inconstance, et prenais pour un crime,De ce juste, devoir l’effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolésLa grandeur de ma perte et ce que vous valez ;
Et cachant par pitié cette vertu si rare,
Qui redouble mes feux lorsqu’elle nous sépare,
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour 1Affaiblir ma douleur avecque mon amour.
PAULINE.
Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincibleNe laisse que trop voir une âme trop sensible.
Ces pleurs en sont témoins 2 , et ces lâches soupirsQu’arrachent de nos feux les cruels souvenirs :
Trop rigoureux effets d’une aimable présence 3Contre qui mon devoir a trop peu de défense !
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,Conservez-m’en la gloire, et cessez de me voir.Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ;Épargnez-moi des feux qu’à regret je surmonte;
Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
Qui ne font qu’irriter vos tourments et les miens.
SÉVÈBE.
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !
PAULINE.
Sauvez-vous d’une vue à tous les deux funeste.
SÉVÈBE.
Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travaux!
PAULINE.
C’est le remède seul qui peut guérir nos maux.
SÉVÈBE.
Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoire.
PAULINE.
Je veux guérir des miens ; ils souilleraient ma gloire.
SÉVÈBE.
Ah ! puisque votre gloire en prononce l’arrêt,
11 faut que ma douleur cède à son intérêt.
Est-il rien que sur moi cette gloire n’obtienne ?
Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
Adieu : je vais chercher au milieu des combatsCette immortalité que donne un beau trépas,
Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
1 Des critiques sévères, mais justes, peuvent dire que cela estd’une galanterie un peu comique. Madame , faites-moi voirdes défauts, afin que je vous aime moins. De plus, le seuldéfaut que Pauline montre serait trop d’amour pour Sévère;certainement il n’en aimerait pas moins sa maîtresse. La pen-sée est donc fausse, recherchée, alambiquée. (V.)
2 Ils en sont la .preuve. Sévère est témoin ; mais témoin peutsignifier preuve.. (V.)
3 D'une aimable présence est une expression d’idylle. Mo-nime, en exprimant le même sentiment, dit :
Je verrais en secret mon âme déchiréeRevoler vers le bien dont elle est séparée.
Plus une situation est délicate, plus l’expression doit l’étrc.
(V.)
De mes premiers exploits l’attente avantageuse ‘,
Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
J’ai de la vie assez pour chercher une mort
PAULINE.
Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
Je l’éviterai même en votre sacrifice;
Et, seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.
SÉVÈBE.
Puisse le juste ciel, content de ma ruine,
Combler d’heur et de jours Polyeucte et Pauline !
PAULINE.
Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,
Une félicité digne de sa valeur !
SÉVÈBE.
Il la trouvait en vous.
PAULINE.
Je dépendais d’un père 3 .
SÉVÈBE.
O devoir qui me perd et qui me désespère !
Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.
PAULINE.
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant 4.
SCÈNE III.
PAULINE, STRATONICE.
stbatonice. [mes;
Je vous ai plaints tous deux, j’en verse encor deslar-Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes 5 :
1 Rend les soins , mort pompeuse , etc. tous mots impropres(V.)
2 Ces pensées affectées, ces idées plus recherchées que natu-relles , étaient les vices du temps. ( V. )
3 Ces sentiments sont touchants ; ce dernier vers convientaussi bien à la tragédie qu’à la comédie, parce qu’il est nobleautant que simple ; il y a tendresse et précision. ( V. )
4 Ces vers-ci sont un peu de l’églogue * :quand les malheursde l’amour ne consistent qu’à aller dans sa chambre, et à vivreavec son mari, ce sont des malheurs de comédie; nulle pitié,nulle terreur, rien de tragique : cette scène ne contribue enrien au nœud de la pièce ; mais elle est intéressante par elle-même. Corneille sentait bien que l’entrevue de deux personnesqui s’aiment et qui ne doivent pas s’aimer ferait un très-grandeffet ; et l’hotel de Rambouillet ne sentit pas ce mérite. Jusqu’icion ne voit à la vérité dans Pauline qu’une femme qui n’a pointépousé son amant, qui l’aime encore, et qui le lui dit quinzejours après ses noces ; mais c’est une préparation à ce qui doitsuivre, au péril de son mari, à la fermeté que montrera Pau-line en parlant à Sévère pour ce mari même, à la grandeurd’àme de Sévère ; voilà ce qui rend l’amour de Pauline infini-ment théâtral et digne de la tragédie. (V. )
5 On dit hors d’alarmes; hors de crainte, hors de danger;mais non hors de ses alarmes, de sa crainte, de son danger,
* Il faut en convenir, ces deux vers seraient même au-dessous del'égiogue ; ce qui est mauvais n’appartient à aucun genre. (P.)