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POLYEUCTE, ACTE III, SCÈNE II.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE.
Que de soucis flottants, que de confus nuagesPrésentent à mes yeux d’inconstantes images !Douce tranquillité, que je n’ose espérer,
Que ton divin rayon tarde à les éclairer !
Mille agitations, que mes troubles produisent,Dans mon cœur ébranlé tour à tour se détruisent ;Aucun espoir n’y coule où j’ose persister ;
Aucun effroi n’y règne où j’ose m’arrêter.
Mon esprit, embrassant tout ce qu’il s’imagine,Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine,
Et suit leur vaine idée avec si peu d’effet,
Qu’il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
Sévère incessamment brouille ma fantaisie 1 :J’espère en sa vertu, je crains sa jalousie;
Et je n’ose penser que d’un oeil bien égalPolyeucte en ces lieux puisse voir son rival.Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,L’entrevue aisément se termine en querelle;
L’un voit aux mains d’autrui ce qu’il croit mériter,L’autre un désespéré qui peut trop attenter ».Quelque haute raison qui règle leur courage,
L’un conçoit de l’envie, et l’autre de l’ombrage ;
La honte d’un affront que chacun d’eux croit voirOu de nouveau reçue, ou prête à recevoir,Consumant dès l’abord toute leur patience,
Forme de la colère et de la défiance;
Et, saisissant ensemble et l’époux et l’amant,
En dépit d’eux les livre à leur ressentiment.
1 Cette fantaisie devrait-elle être brouillée après les assuran-ces de civilités réciproques? Pauline doit-elle craindre que Sé-vère et Polyeucte se querellent au temple? Ce monologue, quin’est qu’une répétition de ses terreurs, et même des terreursqu’elle ne peut avoir qu’en vertu de son rêve, languit un peu à lareprésentation : non-seulement il est long et sans chaleur ; maissi Pauline est encore effrayée par son rêve, elle ne doit craindrequ’une assemblée de chrétiens, puisque c’est de chrétiens uneimpie assemblée qui a tué son mari en songe, et qu’elle ne doitpas présumer que cette impie assemblée soit dans le temple deJupiter. Je crois que si elle avait craint un assassinat de la partdes chrétiens, cela produirait un coup de théâtre quand on vientlui dire que son mari est chrétien lui-même. (V.)
1 Cette dissertation parait bien froide. Le grand défaut de Cor-neille estde faire des raisonnements quand il faut du sentiment.Le public ne s’aperçut pas d’abord de ce défaut, qui était cachépar tant de beautés ; mais il augmenta avec l’àge et jeta danstoutes ses dernières pièces une langueur insupportable. Ici cettefaute est un peu couverte par l’intérêt qu’on prend au rôle sineuf et si singulier de Pauline. (V.) — Singulier n’est pas le motpropre. (P.)
Mais que je me figure une étrange chimère !
Et que je traite mal Polyeucte et Sévère,
Comme si la vertu de ces fameux rivauxNe pouvait s’affranchir de ces communs défauts!Leurs âmes à tous deux d’elles-mêmes maîtresses 1Sont d’un ordre trop haut pour de telles bassesses :Ils se verront au temple en hommes généreux.
Mais las! ils se verront, et c’est beaucoup pour eux ».Que sert à mon époux d’être dans Mélitène,
Si contre lui Sévère arme l’aigle romaine,
Si mon père y commande, et craint ce favori,
Et se repent déjà du choix de mon mari 3 ?
Si peu que j’ai d’espoir ne luit qu’avec contrainte 4 ;En naissant il avorte, et fait place à la crainte ;
Ce qui doit l’affermir sert à le dissiper.
Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!
SCÈNE IL
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Mais sachons-en l’issue 5 . Eh bien! ma Stratonice,Comment s’est terminé ce pompeux sacrifice?
Ces rivaux généreux au temple se sont vus ?
STRATONICE.
Ah, Pauline !
PAULINE.
Mes vœux ont-ils été déçus?
J’en vois sur ton visage une mauvaise marque.Se sont-ils querellés ?
STRATONICE.
Polyeucte, Néarque,
Les chrétiens....
PAULINE.
Parle donc : les chrétiens...
STRATONICE.
Je ne puis.
PAULINE.
Tu prépares mon âme à d’étranges ennuis.
STRATONICE.
Vous n’en sauriez avoir une plus juste cause.
PAULINE.
L’ont-ils assassiné?
STRATONICE.
Ce serait peu de chose.
1 Leurs âmes à tous deux : cette expression n’est pas fran-çaise. (V.)
2 On diraitbien de deux rivaux ennemis, c’est beaucoup poureux de se voir, c’est-à-dire, ils ont fait un grand effort, ils ontsurmonté leur aversion, ils ont pris sur eux de se voir : ici l’au-teur veut dire, il est dangereux qu'ils se voient ; mais il ne ledit pas. (Y.)
3 Vers de comédie. (V.)
, 4 Cela n’est pas français; il faut le peu, (V.)
5 Cette issue se rapporte à peur : une peur n’a point d’issue.(V-)