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POLYEUCTE, ACTE UI, SCÈNE II.
Tout votre songe est vrai, Polyeucte n’est plus....
PAULINE.
Il est mort !
STRATONICE.
Non, il vit ; mais, ô pleurs superflus !
Ce courage si grand, cette âme si divine,
N’est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
Ce n’est plus cet époux si charmant à vos yeux ;
C’est l’ennemi commun de l’État et des dieux,
Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide 1 ,
Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
Une peste exécrable à tous les gens de bien,
Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien.
PAULINE.
Ce mot aurait suffi sans ce torrent, d’injures.
STRATONICE.
Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?
PAULINE.
Il est ce que tu dis, s’il embrasse leur foi ;
Mais il est mon époux, et tu parles à moi.
STRATONICE. -
Ne considérez plus que ce Dieu qu’il adore.
PAULINE.
Je l’aimai par devoir ; ce devoir dure encore.
STRATONICE.
Il vous donne à présent sujet de le haïr ;
Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir.
PAULINE.
Je l’aimerais encor, quand il m’aurait trahie ;
Et si de tant d’amour tu peux être ébahie 2 ,
Apprends que mon devoir ne dépend point du sien :Qu’il y manque, s’il veut ; je dois faire le mien.
Quoi ! s’il aimait ailleurs, serais-je dispenséeA suivre, à son exemple, une ardeur insensée 3 ?Quelque chrétien qu’il soit, je n’en ai point d’horreur;Je chéris sa personne, et je hais son erreur.
1 Ce couplet fait toujours un peu rire ; mais la réponse dePauline esl Pelle, et répare incontinent le ridicule produit parcet entassement d’injures. (V.)
2 Ébahie ne s’emploie que dans le bas comique ; je crois qu’ona mis à la place :
Je l'aimerais encor, m’eut-il abandonnée;
Et si de tant d’amour tu parais étonnée.... (V.)
3 Ce qu’elle dit ici d’amour n’esl-il pas un peu déplacé? Elledoit trembler pour les jours de son mari, et elle demande s’il se-rait permis de lui faire une iniidélité. D’ailleurs, dispensée àn’est pas français ; elle veut dire : serais-je autorisée à. A sui-vre une ardeur est un barbarisme; on ne suit point une ar-deur. (Y.) — Elle ne demande point à Stratonice s il lui seraitpermis de faire une iniidélité à son mari; elle lui dit, au contraire :
Je l’aimerais encor, quand il m’aurait trahie ;
et pour le coniirmer, elle ajoute que son devoir ne dépend pasde celui de Polyeucte, et que s’il était capable de violer sa foi,son exemple ne la dispenserait pas de garder la sienne. Voltairese permet ici d’altérer le sens pour appuyer des critiques quinous semblent bien peu dignes de lui. ( P. )
Mais quel ressentiment en témoigne mon père ?
STRATONICE.
Une secrète rage, un excès de colère,
Malgré qui toutefois un reste d’amitiéMontre pour Polyeucte encor quelque pitié.
Il ne veut point sur lui faire agir sa justice ',
Que du traître Néarque il n’ait vu le supplice.
PAULINE.
Quoi ! Néarque en est donc ?
STRATONICE.
Néarque l’a séduit ;
De leur vieille amitié c’est là l’indigne fruit.
Ce perfide tantôt , en dépit de lui-même,
L’arrachant de vos bras, le traînait au baptême.
Voilà ce grand secret et si mystérieux
Que n’en pouvait tirer votre amour curieux.
PAULINE.
Tu me blâmais alors d’être trop importune.
STRATONICE.
Je ne prévoyais pas une telle infortune.
PAULINE.
Avant qu’abandonner mon âme à mes douleurs,
Il me faut essayer la force de mes pleurs 2 ;
En qualité de femme ou de fille, j’espèreQu’ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
Que si sur l’un et l’autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.Apprends-moi cependant ce qu’ils ont fait au temple.
STRATONICE.
C’est une impiété qui n’eut jamais d’exemple.
Je ne puis y penser sans frémir à l’instant 3 ,
Et crains de faire un crime en vous la racontant.Apprenez en deux mots leur brutale insolence.
Le prêtre avait à peine obtenu du silence,
Et devers l’orient assuré son aspect,
Qu’ils ont fait éclater leur manque de respect.
A chaque occasion de la cérémonie,
A l’envi l’un et l’autre étalait sa manie,
Des mystères sacrés hautement se moquait,
Et traitait de mépris les dieux qu’on invoquait.
Tout le peuple en murmure, et Félix s’en offense ;Mais tous deux s’emportant à plus d’irrévérence :
« Quoi ! lui dit Polyeucte en élevant sa voix,
« Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois 4 ? »
1 Cela n’est pas français ; il faut agir contre lui, ou déployersur lui. ( Y. )
2 II faut le pouvoir; mais un autre tour serait beaucoupmieux : de plus, doit-elle se préparer ainsi à pleurer? les pleurssont involontaires ; elle aurait dù dire, il aura peut-être pitiéde mes pleurs. (V.)
3 On ne peut remarquer avec trop d’attention ces mots inuti-les que la rime arrache. Sans frémir, dit tout; à Vinstant estce qu’on appelle cheville. ( Y. )
4 Je ne répondrai point à cette fausse opinion où l’on est queles Romains adoraient du bois et de la pierre. Il est bien surque leur Deus optimus, maximus, que deum sator atque ho -