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Tome premier.
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342
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342 POLYEUCTE, ACTE III, SCÈNE III.

Ici dispensez-moi du récit des blasphèmesQu’ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes 1 :L’adultère et l’inceste en étaient les plus doux.

« Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous 2 :

« Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque« De la terre et du ciel est l’absolu monarque,

« Seul être indépendant, seul maître du destin,

« Seul principe éternel, et souveraine fin.

« C’est ce Dieu des chrétiens qu’il faut qu’on remercie« Des victoires qu’il donne à l’empereur Déciè;

« Lui seul tient en sa main le succès des combats ;

« Il le peut élever, il le peut mettre à bas ;

« Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense ;

« C’est lui seul qui punit, lui seul qui récompense :

« Vous adorez en vain des monstres impuissants. »

Se jetant à ces mots sur le vin et l’encens,

Après en avoir mis les saints vases par terre,

Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,D’une fureur pareille ils courent à l’autel.

Cieux! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel !

Du plus puissant des dieux nous voyons la statuePar une main impie à leurs pieds abattue ;

Les mystères troublés, le temple profané,

La fuite et les clameurs d’un peuple mutiné 3Qui craint d’être accablé sous le courroux céleste.Félix... Mais le voici qui vous dira le reste A

PAULINE.

Que son visage est sombre et plein d’émotion !

Qu’il montre de tristesse et d’indignation !

minum rex n’était point une statue, et que Polyeucte avaittrès-grand tort de leur reprocher une sottise dont ils n’étaientpoint coupables ; mais c’est une opinion commune. Polyeucteétait dans cette erreur ; il parle comme il doit parler, confor-mément aux préjugés. La poésie n’est pas de la philosophie ;ou plutôt la philosophie consiste à faire dire ce que les carac-tères des personnages comportent. (V.)

1 Corneille emploie indifféremment cet adverbe mime avecune s et sans s. Les poètes, tant gênés d’ailleurs, peuvent avoirla liberté d’ôter et d’ajouter une s à ce mot. ( V. )

2 Oyez n’est plus employé qu’au barreau : on a conservé cemot en Angleterre ; les huissiers disent ois sans savoir ce qu’ilsdisent. Nous n’avons gardé de ce verbe que l’infinitif ouïr; etnous disions autrefois oyer. Les sessions de l’échiquier de Nor-mandie s’appelaient oyer et terminer. (V.)

3 Voir des clameurs ; c’est une inadvertance qui n’empêchepas que ce récit ne soit animé et bien fait. ( V. ) — Il n’y a pointici d’inadvertance. Le mot clameurs, placé, comme il l’est, àla suite de plusieurs mots qui sont tous régis par nous voyons,se dérobe, en quelque sorte, dans la foule ; et l’art du poète estd’avoir su le placer de manière que cette licence soit à peineremarquée : dans les récits vifs et animés, elle est familière àtous nos poètes. (P.)

I II y a là un grand intérêt : c’est là, encore une fois, ce quifait le succès des pièces de théâtre. (V.)

SCÈNE III.

FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.

FÉLIX.

Une telle insolence avoir osé paraître!

En public ! à ma vue! Il en mourra , le traître.

PAULINE.

Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.

FÉLIX.

Je parle de Néarque et non de votre époux.

Quelque indigne qu’il soit de ce doux nom de gendre,Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre;

La grandeur de son crime et de mon déplaisirN’a pas éteint l’amour qui me l’a fait choisir.

PAULINE.

Je n’attendais pas moins de la bonté d’un père.

FÉLIX.

Je pouvais l’immoler à ma juste colère :

Car vous n’ignorez pas à quel comble d’horreurDe son audace impie a monté la fureur;

Vous l’avez pu savoir du moins de Stratonice.

PAULINE.

Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.

FÉLIX.

Du conseil qu’il doit prendre il sera mieux instruit,Quand il verra punir celui qui l’a séduit.

Au spectacle sanglant d’un ami qu’il faut suivre,

La crainte de mourir et le désir de vivreRessaisissent une âme avec tant de pouvoir,

Que qui voit le trépas cesse de le vouloir ■.

L’exemple touche plus que ne fait la menace :

Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,

Et nous verrons bientôt son cœur inquiétéMe demander pardon de tant d’impiété.

PAULINE.

Vous pouvez espérer qu’il change de courage?

FÉLIX.

Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.

PAULINE.

Il le doit; mais, hélas ! où me renvoyez-vous?

Et quels tristes hasards ne court point mon époux,

Si de son inconstance il faut qu’enfin j’espèreLe bien que j’espérais de la bonté d’un père?

FÉLIX.

Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentirQu’il évite la mort par un prompt repentir.

Je devais même peine à des crimes semblables ;

Et, mettant différence entre ces deux coupables,

1 Voilà où les maximes générales sont bien placées; elles nesont point ici dans la bouche d’un homme passionné qui doitparler avec sentiment, et éviter les sentences et les lieux com-muns; c’est un juge qui parle, et qui dit des raisons prisesdans la connaissance du coeur humain. (V.)