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POLYEUCTE, ACTE IV, SCENE III.
Par qui les grands sont confondus ;
Et les glaives qu’il tient pendus 1Sur les plus fortunés coupablesSont d’autant plus inévitables,
Que leurs coups sont moins attendus.
Tigre altéré de sang, Décie impitoyable,
Ce Dieu t’a trop longtemps abandonné les siens :
De ton heureux destin vois la suite effroyable ;
Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens.
Encore un peu plus outre, et ton heure est venue ;Rien ne t’en saurait garantir;
Et la foudre qui va partir,
Toute prête à crever la nue,
Ne peut plus être retenuePar l’attente du repentir.
Que cependant Félix m’immole à ta colère;
Qu’un rival plus puissant éblouisse ses yeux ;
Qu’aux dépens de ma vie il s’en fasse beau-père,
Et qu’à titre d’esclave il commande en ces lieux :
Je consens, ou plutôt j’aspire à ma ruine.
Monde, pour moi tu n’as plus rien :
Je porte en un cœur tout chrétienUne flamme toute divine ;
Et je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien.
Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir :
De vos sacrés attraits les âmes possédéesNe conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.Vous promettez beaucoup, et donnez davantage :
Vos biens ne sont point inconstants ;
Et l’heureux trépas que j’attendsNe vous sert que d’un doux passagePour nous introduire au partageQui nous rend à jamais contents.
C’est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre,
Qui m’allez faire voir Pauline sans la craindre.
Je la vois : mais mon cœur, d’un saint zèle enflam-N’en goûte plus l’appas dont il était charmé ; [mé,Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,
Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières 2 .
1 Qu’il tient suspendus serait mieux. Pendus n’est pasagréable. (V.)
2 C'est dommage que ce dernier mot ne soitplus d’usage que
dans le burlesque. (V.)
SCÈNE IIJ.
POLYEUCTE, PAULINE, gakdes.
POLYEUCTE.
Madame, quel dessein vous fait me demander ?
Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder ?Cet effort généreux de votre amour parfaiteVient-il à mon secours, vient-il à ma défaite 1 ?Apportez-vous ici la haine, ou l’amitié,
Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?
PAULINE.
Vous n’avez point ici d’ennemis que vous-même 2 ;Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime ;Seul vous exécutez tout ce que j’ai rêvé 3 :
Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.
A quelque extrémité que votre crime passe,
Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.
Daignez considérer le sang dont vous sortez,
Vos grandes actions, vos rares qualités ;
Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince,Gendre du gouverneur de toute la province 4,
Je ne vous compte à rien le nom de mon époux ;
C’est un bonheur pour moi qui n’est pas grand pourMais après vos exploits, après votre naissance, [vous :Après votre pouvoir, voyez notre espérance 5 ;
Et n’abandonnez pas à la main d’un bourreauCe qu’à nos tristes vœux promet un sort si beau.
POLYEUCTE.
Je considère plus ; je sais mes avantages,
Et l’espoir que sur eux forment les grands courages 6 .Ils n’aspirent enfin qu’à des biens passagers,
Que troublent les soucis, que suivent les dangers,La mort nous les ravit, la fortune s’en joue;Aujourd’hui dans le trône, et demain dans la boue ;Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,
Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.
J’ai de l’ambition, mais plus noble et plus belle :Cette grandeur périt, j’en veux une immortelle,
1 Cela n’est pas français. (V.)
2 Poin t est ici une faute contre la langue ; il faut vous n’avezd’ennemi que vous-même. (Y.)
3 On a déjà dit que les mots rêver, songer, faire un rêve , unsonge, ne sont pas du style de la tragédie. (V.)
4 Ce toute gâte le vers, parce qu’il est à la fois inutile et em-phatique. (Y.)
5 On ne peut dire après votre naissance, après votre pouvoir,comme on dit après vos exploits. Foyez notre espérance estle contraire de ce qu’elle entend; car elle entend, VoyezSa justeterreur qui nous reste, voyez où vous nous réduisez; vous,d’ane si grande naissance, vous qui avez tant de pouvoir ! (V.)
6 L’espoir que les grands courages forment sur des avan-tages n’est pas une faute contre la syntaxe ; mais cela n’est pasbien écrit : la raison en est qu’il ne faut pas un grand couragepour espérer une grande fortune quand on est gendre du gou-verneur de toute la province, et estimé chez le prince. (V.)